>> articles d'Albert Low

 


Que ta volonté soit faite (11)

article d'Albert Low

Reportons-nous maintenant au compte rendu du père Ciszek et voyons comment ses paroles s’accordent avec ce que nous avons déjà dit.

 Le père Ciszek est un Jésuite qui s’est retrouvé en Pologne pendant l’occupation russe au début de la Deuxième guerre mondiale. Il s’infiltra en Russie dans le but de pourvoir aux besoins spirituels des fidèles. Malheureusement, il fut arrêté comme espion du Vatican et incarcéré dans la redoutable prison de Lubianka.

 Lubianka, nous dit-il, était auparavant un hôtel et ses cellules gardaient, à maints égards, l’aspect des chambres qu’elles avaient été. Elles avaient des fenêtres ordinaires, mais celles-ci étaient munies de barreaux de métal et recouvertes de tôle. Seule une mince ouverture au sommet laissait entrer un peu de lumière et d’air. Le lit constituait la seule pièce d’ameublement. Il n’y avait ni table ni chaise, ni rien pour s’asseoir. Le père Ciszek pouvait seulement s’étendre sur son lit pour dormir. Autrement, il s’appuyait contre le mur ou marchait de long en large dans cette petite pièce de 6 pieds sur 10. À part une période d’exercice de 20 minutes et deux sorties pour aller aux toilettes, il passait la journée entière seul dans cette chambre vide. Comme il dit, une heure peut paraître une éternité dans un tel isolement et on finit par perdre la notion du temps. Une semaine était simplement sept jours identiques, un mois simplement une façon mathématique de dire quatre semaines identiques ou trente jours de monotonie. En plus de la souffrance causée par cette vie de privation et par la discipline rigide qui entourait la moindre activité, il y avait les tourments provoqués par le silence. Les gardiens portaient des semelles souples de manière à ne pas être entendus dans leurs déplacements. Il n’y avait personne avec qui parler et aucun bruit dans le corridor excepté aux heures des repas. Ce silence de tombe était terrifiant en soi et il poussait le père à tendre constamment l’oreille pour tenter de capter le moindre son.

Le père Ciszek passa cinq années à Lubianka, la plupart du temps en réclusion. Pendant tout ce temps, il fut soumis à des interrogatoires qui lui étaient imposés de façon très irrégulière, parfois intensément pendant des jours ou des semaines, et parfois après des interruptions de plusieurs mois. Mais aussi pénibles que ces séances pussent être et bien qu’il redoutât le corridor et l’escalier menant à la salle des interrogatoires, il y avait des moments où le silence devenait si lourd, si accablant qu’il souhaitait presque le retour de cette terrible épreuve simplement pour avoir un visage à regarder, pour être avec quelqu’un à qui parler.

 Au retour des interrogatoires, il était à nouveau laissé à lui-même. Il ne pouvait s’empêcher, encore et encore, de ruminer douloureusement chacune des questions et de se tourmenter au sujet de chacune des réponses, se torturant ainsi constamment. Il ne pouvait pas se soulager en se confiant à une autre personne qui aurait vécu des expériences semblables et avec laquelle il aurait pu compatir.

 Au début, en dépit des difficultés, le père Ciszek était confiant qu’il serait relâché lorsqu’on réaliserait qu’une erreur avait été commise, confiant qu’il pourrait supporter les épreuves, confiant que l’entraînement qu’il avait reçu soutiendrait sa volonté. En d’autres mots, il avait ce que Ramana Mahashi appelait la confiance de l’ego. Il dit : " J’étais plutôt fier de cette volonté et je sentais que je pourrais probablement tenir mon bout devant n’importe quel interrogateur. " Mais alors il commença à se rendre compte que le NKVD aurait pu facilement effacer son erreur par un simple ordre d’exécution. La peur de la mort que cette idée éveilla, la réclusion, les interrogatoires et leurs terribles suites de doute et d’angoisse commencèrent à le miner. Son moral se mit à s’effriter et il en vint à perdre la confiance de l’ego. Il dit : " Ce fut alors, tout particulièrement, que je me tournai vers la prière. "

Au début, le père Ciszek avait l’impression que le faux centre soutenu par l’illusoire pouvoir de soi était tout ce qui était nécessaire. Tout ce qu’il avait à faire, c’était de nourrir constamment et de renforcer ce faux centre pour que tout aille bien. Mais la stabilité de ce dernier commença à vaciller et le contraignit à se tourner vers la prière.

Peu de temps après son emprisonnement, il établit ce que les Jésuites appellent un " ordre du jour ", une routine pour structurer son temps. Cela débutait par l’offrande matinale, et après la visite aux toilettes, il faisait une heure de méditation. Il disait la messe et récitait l’angélus le matin, à midi et le soir. À midi, il faisait un examen de conscience, et ainsi de suite. Comme la routine était semblable à l’ordre du jour qui est suivi dans la plupart des résidences de Jésuites, ses journées commencèrent à prendre une certaine forme.

 Il raconte qu’étant humain, il fit les erreurs qu’on commet habituellement à propos de la prière. Il pria pour la conversion de ses interrogateurs, il pria fort pour avoir plus de nourriture, mais bien qu’il apprît assez rapidement que la prière n’enlevait point les douleurs et les souffrances corporelles, néanmoins elle fournissait une certaine force morale qui permettait de supporter le fardeau patiemment. Il sentit que c’était la prière qui le soutenait à travers chacune de ses crises. Cependant, il dit qu’il commença graduellement à purifier sa prière. En d’autres mots, au lieu de renforcer le pouvoir du centre illusoire qui, jusque-là, avait été son support le plus solide, ses prières commencèrent à changer. Elles avaient pour base la phrase empruntée à la prière du Seigneur dont nous avons déjà parlé : " Que Ta volonté soit faite ".

 Il en vint bientôt à se rendre compte que, bien que ce soit une phrase que tous les auteurs d’ouvrages sur la spiritualité utilisent et qui semble assez simple, c’est en fait une prière très difficile. En tout premier lieu, il comprit que les paroles ne font pas la prière, même pas celles que notre Seigneur lui-même nous a enseignées. Il se rendit compte qu’il n’y a pas de formule qui fonctionne en soi, pas d’incantation magique qui se rende directement à Dieu et qui produise ses effets automatiquement. Dans la prière, dit-il, " nous devons faire plus que visualiser un Dieu qui serait présent comme une sorte de figure paternelle. Sa présence imaginée ne suffit pas. La foi nous dit que Dieu est partout et qu'il est toujours là pour nous si seulement nous nous tournons vers lui. Aussi est-ce nous qui devons nous placer en la présence de Dieu, nous qui devons nous tourner vers Lui dans la foi, nous qui devons passer de l’image à la croyance – voire la prise de conscience – que nous sommes devant un Père aimant. " Il continue : " Cela semble tellement facile lorsque les auteurs d’ouvrages de spiritualité le décrivent ou que les maîtres de novices en parlent. En ces rares occasions où elle a vraiment lieu, la prière est effectivement facile. "

 La foi est aussi le fondement de la pratique du Zen. Le maître Zen Hakuin nous dit qu’il nous faut avoir beaucoup de foi, de doute et de persévérance, mais par-dessus tout, il faut beaucoup de foi. Grâce à elle, nous pouvons permettre à nos doutes d’émerger et ainsi leur faire face. On dit souvent de l’éveil qu’il correspond à l’émergence de l’esprit de foi. Celui-ci ne doit pas être identifié à la recherche de quelque chose, à l’esprit agité qui est toujours à l’affût. Avec l’éveil de l’esprit de foi, la vraie prière est possible, celle dans laquelle, pour reprendre les mots du père Ciszek, " nous nous retrouvons finalement en présence de Dieu ". Dorénavant, les mots ne sont plus nécessaires dans ce type de prière. Dans l’Église grecque orthodoxe, on dit que prier, c’est se tenir en présence de Dieu. Faire zazen, c’est s’asseoir devant la présence. Si on le souhaite, on peut ajouter les mots " de Dieu " ou " du Soi ", pourvu qu’on n’utilise pas les mots pour entretenir ce que le père Ciszek appelle " une présence fictive ". Si nous prions de cette manière, nous n’avons désormais plus le faux centre comme point de référence. " Dans une telle prière, nous nous trouvons totalement absorbés. Une fois que nous en avons fait l’expérience, nous ne pouvons plus jamais oublier cet épanchement spontané d’une âme qui en est venu à prendre conscience – ne fut-ce qu’un instant – qu’elle se tient aux pieds d’un Père aimant et providentiel. "

 " Parfois, par la grâce de Dieu, un tel moment d’ouverture et de prière se produit de façon quasiment inattendue. Mais la plupart du temps, la prière exige un effort de notre part. " Cela échappe à l’entendement de la plupart des gens au premier abord. La prière et la méditation demandent de l’effort, parfois de grands efforts. Nous sommes dominés par un esprit agité et plein de désirs. Cet esprit, "notre principal instrument dans toutes les communications humaines, est aussi notre principale pierre d’achoppement dans la prière ". Cet esprit, nous dit le père jésuite, " veut toujours être occupé. Il est constamment à l’œuvre, il s’inquiète, il se remémore, il planifie et combine, il s’objecte et argumente, il enquête et questionne – même quand nous voulons prier, il usurpe le rôle de Dieu, il prétend répondre à toutes nos demandes, fournissant toutes les répliques dans notre tentative d’établir une conversation avec le Seigneur. Ou encore il s’enflamme d’orgueil, d’impatience, de mauvais sentiments, d’amertume ou de haine au moment où nous le désirons le moins. Il se sent injurié ou offensé, coupable ou découragé juste comme nous sommes sur le point d’atteindre notre but. Parfois, même très souvent, le temps que nous voulons consacrer à la prière se consume en luttes pour contrôler notre esprit fébrile, pour rassembler nos idées et centrer notre attention sur Dieu. " Quiconque a pratiqué la méditation sérieusement comprendra le père Ciszek sur ce point. Toute personne qui a passé de longues heures arides à un " sesshin ", la retraite du Bouddhisme Zen, durant lequel on consacre toutes les heures de veille à la méditation, connaît bien cet impossible esprit fébrile. Dans les légendes de son éveil, Bouddha, après de longues années d’austérité amère, s’installe finalement sous l’arbre Bo pour méditer. Alors, il est dit que Mara et ses légions l’assaillirent. Mara était un autre nom pour l’esprit fébrile

 Une grande attention est accordée à la posture dans la pratique du Zen. En effet, on considère que la posture doit refléter l'attitude nécessaire à la pratique. Il s’agit d’une attitude de vigilance, de non-effort, d’ouverture. Dans la prière chrétienne, l’importance de la posture est souvent négligée. Cependant, le père Ciszek lui accorde de l’attention. " Se mettre à genoux, dit-il, ne favorise pas nécessairement la prière plus que d’être assis. De même, se tenir debout n’est pas nécessairement mieux que de s’étendre. Toutefois, l’homme mortel est un être singulier ayant et un corps et une âme; aussi, nos efforts pour maîtriser notre esprit sont souvent liés à ceux qui servent à discipliner notre corps." Il ajoute que si l’on relaxe le corps, l’esprit se croit en récréation. Puisque nous sommes des créatures d’habitude, poursuit-il, " nous pouvons parfois nous aider à atteindre une forme d’autocontrôle qui mène plus directement au recueillement en adoptant une posture que nous associons traditionnellement à la prière. " De plus, " l’effort d’adopter une posture est en soi une indication sérieuse de notre désir de répondre à l’appel de Dieu et de faire sa volonté. " Se montrer sérieux, dit-il, c’est être prêt à essayer sans relâche de trouver Dieu et sa volonté dans la prière. C’est en soi une grâce et une bénédiction de grande importance. Quel autre but, demande-t-il, l’homme a-t-il dans la vie que de faire la volonté de Dieu ? Et chaque effort, à quelque moment que ce soit, en vue de suivre l’appel de sa volonté est à la fois une grâce et une bénédiction d’une valeur non négligeable.

Même nos tentatives les plus infructueuses pour réaliser l’union avec Dieu dans la prière sont quand même un effort pour répondre à son inspiration et à sa grâce. Ce sont donc des gestes pour conformer notre volonté à la sienne et suivre son commandement. La persévérance dans cette entreprise est, à tout le moins, une façon de cultiver l’habitude de reconnaître la volonté de Dieu en tout temps et en toutes choses. Si nous pouvions parvenir à l’union avec Dieu dans la prière, nous pourrions alors voir tout à fait clairement sa volonté et ne désirer rien d’autre que de conformer la nôtre à la sienne.

Comme nous l’avons mentionné, tout au long de son séjour de cinq ans à Lubianka, le père Ciszek fut soumis à de continuels interrogatoires. Au début, ceux-ci visaient à obtenir de lui qu’il signe une confession où il aurait avoué être un espion au service du Vatican. Pendant un an, il tint le coup mais la menace de mort implicite, l’isolement, les doutes incessants et le sentiment de culpabilité l’usèrent au point qu’il finit par signer la confession. Il dit : " Comme je signais les pages, en grande partie sans les lire, je commençai à brûler de honte et de culpabilité. J’étais totalement brisé, tout à fait humilié. C’était un moment d’agonie que je n’oublierai jamais. J’étais rempli de peur et malgré tout tourmenté par ma conscience. Après avoir signé la première centaine de pages, j’ai même cessé de faire semblant de lire le reste. Je voulais seulement finir de les signer aussi vite que possible et sortir du bureau de l’interrogateur. Mon aversion pour toute cette affaire était accablante; je me condamnais moi-même avant que quelqu’un d’autre ne puisse le faire. J’étais méprisable à mes propres yeux, autant que je devais l’apparaître aux yeux des autres. Ma volonté avait flanché; j’avais fait la démonstration que je n’étais pas l’homme que je croyais être. J’avais cédé, dans cette fichue fraction de seconde, à la peur, aux menaces, à la pensée de la mort. Lorsque la dernière page fut terminée, je voulais littéralement m’enfuir du bureau de l’interrogateur."

" De retour à ma cellule, je me sentais désemparé et vaincu. Au début, je ne saisissais même pas l’ampleur et la raison de ce qui m’était arrivé dans le bureau de l’interrogateur. J’étais tourmenté par des sentiments de défaite, d’échec et de culpabilité. Mais par-dessus tout, je me consumais dans la honte. Physiquement, j’étais secoué de spasmes nerveux. Quand enfin j’ai commencé à regagner un peu de contrôle sur mes nerfs, mes pensées et mes émotions, je me suis mis tout de suite à prier, du mieux que je pouvais. "

Honte et culpabilité, culpabilité et honte, ce pauvre homme était tellement tourmenté. Mais pourquoi? Quelle était la source de ces émotions déchirantes? On pourrait penser qu’elles étaient suscitées par la signature de la confession. Cependant, nous devons nous demander si elle constitue la cause ou plutôt l’événement déclencheur. Si elle a agi comme détonateur, où se trouve la dynamite qui a sauté?

Il rapporte s’être tourné vers la prière. " Cependant, au début, ma prière relevait plus de la réprimande. Je me reprochais de ne pas avoir résisté à l’interrogateur avec plus de fermeté, de ne pas avoir refusé de signer le dossier. Je me reprochais d’avoir croulé sous la peur, d’avoir cédé à la panique et de m’être laissé emporté par un simple mécanisme de défense. Et je n’épargnais pas Dieu de ces reproches. Pourquoi m’avait-il laissé tomber à ce moment critique? Pourquoi ne m’avait-il pas donné plus de force et de détermination? Pourquoi ne m’avait-il pas inspiré à parler audacieusement? Pourquoi sa grâce ne m’avait-elle pas protégé de la peur de la mort? " En d’autres mots, ses prières étaient une tentative désespérée pour rétablir le centre.

Petit à petit, il commença à se demander pourquoi il se sentait si coupable. Comme il dit, le sentiment de défaite pouvait facilement être expliqué, mais pas une réaction aussi forte. Ce qu’il avait fait sous la menace de mort, la panique qui s’en était suivie étaient compréhensibles. Il demanda : " Pourquoi devrais-je me tenir si pleinement responsable, pourquoi me sentir si coupable? Pour des actions commises en l’absence d’une réflexion approfondie ou d’un plein consentement de la volonté? J’avais échoué, c’est vrai; mais combien de culpabilité cela devait-il entraîner et pourquoi devais-je éprouver autant de honte? "

Selon la tradition catholique, la signature aurait été le déclencheur de la culpabilité et non pas sa cause. Cette dernière relève du fait que nous sommes tous coupables. Notre culpabilité prend sa source dans le péché originel d’Adam et Ève. Donc, elle est latente en chacun de nous et seulement rendue manifeste par nos actes. Adam et Ève furent chassés du paradis terrestre et maudits. Les dissensions, le conflit et le labeur en furent les résultats. Les êtres humains ont été forcé de reprendre à leur compte et d’endurer la malédiction d’Adam, chacune et chacun à sa manière ayant été chassés du paradis terrestre. Bouddha aussi dit que les dissensions, le conflit et le travail sont la base de notre vie. Il dit, dans la première noble vérité, que la vie repose sur la souffrance. La honte et la culpabilité sont bien connues de quiconque médite. Hakuin, le grand maître Zen japonais considérait que la honte était un moteur de la méditation et le repentir une conséquence du zazen.

Lorsqu’ils désobéirent à Dieu, ou plus précisément lui tournèrent le dos, Adam et Ève firent fi de son injonction. En d’autres mots, il serait exact de dire qu’ils se chassèrent eux-mêmes du paradis terrestre; ils se séparèrent eux-mêmes de Dieu. Ils créèrent leur propre souffrance, en se détournant, en se séparant eux-mêmes de leur source et origine. Autrement dit, la culpabilité et la honte proviennent de l’acte de la séparation. Nous sommes absous de notre culpabilité par la réunification, ce qu’on pourrait écrire ré-uni-fication ou devenir encore un, en lâchant prise de la séparation.

Nous avons dit que nous créons un faux centre. Nous investissons ce centre du pouvoir, de la sagesse et même de la divinité qui de droit appartiennent à notre source. Nous renions notre source. Dans le Bouddhisme, le " péché capital " (klesa en sanskrit), c’est l’ignorance, et l’acte d’ignorance le plus fondamental est l’ignorance de notre vraie nature. La création du faux centre apporte avec elle la séparation et la culpabilité naissante, culpabilité qui est rendue manifeste par nos actions. Beaucoup de gens se sentent coupables s’ils disent non à quelqu’un qui leur demande un service, même si dire non peut être tout à fait raisonnable. Dire non, c’est se séparer soi-même d’une autre personne. Il est tellement plus agréable de dire oui, d’être un avec l’autre. Certaines personnes sont tellement déchirées par la culpabilité qu’elles se font exploiter par toutes les personnes qu’elles rencontrent parce qu’elles ne peuvent pas dire non.

Les mécanismes de la culpabilité sont simples. Si le faux centre est menacé, il faudra une force plus grande pour le maintenir en place. Plus la force est grande, plus grande est la séparation et plus grand le sentiment de culpabilité.

Ce qui était simplement un feu couvant sous la cendre éclate en un brasier ardent. La menace peut venir de l’extérieur comme dans le cas de l’interrogateur. Ou elle peut venir de l’intérieur. Il y a une question fondamentale qui revient dans beaucoup de religions. C’est : "Qui suis-je? " Si elle est posée de façon soutenue, elle commence à miner le faux centre. La souffrance sous forme de culpabilité, de honte, de peur et d’angoisse surgit alors. L’humiliation est une attaque directe contre le faux centre qui vient de l’intérieur ou de l’extérieur. L’interrogatoire, dans le cas du prêtre, était infligé de l’extérieur. Le faux soi était sapé. Il dit : "Ma volonté avait flanché; j’avais fait la preuve que je n’étais nullement l’homme que je pensais être. "

Lentement et à contrecœur, il commença à affronter la vérité qui était à la racine de son problème et de sa culpabilité. La réponse, dit-il, tenait en un seul mot : "Je". "J’avais honte parce que je savais au fond de mon cœur que j’avais essayé d’en faire trop par moi-même et j’avais échoué. Je me sentais coupable parce que je me rendais compte, finalement, que j’avais demandé l’aide de Dieu, mais qu’en réalité, j’avais cru en ma propre capacité d’éviter le mal et de relever tous les défis. "

Il ajouta que, bien qu’il eût prié depuis des années, il ne s’était jamais vraiment abandonné à la prière. En un sens, pendant tout ce temps, il avait remercié Dieu du fait qu’il n’était pas comme les autres hommes, qu’il était unique, distinct, à part de tous les autres, et qu’il continuerait à accomplir la volonté de Dieu en tout temps et au meilleur de ses habiletés. Il dit, cependant, que pendant les années d’interrogatoire et, plus particulièrement, dans les heures  terribles qu’il connut vers la fin : " La primauté du soi qui s’était manifestée et s’était renforcée jusque dans ma façon de prier et de faire mes exercices spirituels, subit une purge, par un purgatoire qui me laissa nettoyé jusqu’à l’os. C’était un brasier passablement chaud, c’est le moins qu’on puisse dire, presque aussi chaud que l’enfer lui-même. " Le résultat fut qu’il apprit dans les profondeurs de son âme ébranlée, à quel point il dépendait totalement de Dieu pour tout.

Comme il dit : " Du moment que l’homme commence à faire confiance à ses propres capacités, il est d’ores et déjà acquis qu’il vient de s’engager sur le chemin qui mène à l’échec ultime. " Une fois que nous nous séparons de notre vraie source, qu’on l’appelle Dieu ou vrai Nature, et que nous établissons un faux centre, nous nous lançons sur la route qui mène à la souffrance et à la culpabilité. " Et la plus grande grâce que Dieu puisse faire pour cet homme, c’est de lui envoyer une épreuve qu’il ne peut supporter avec ses propres capacités – pour ensuite le soutenir de sa grâce de sorte qu’il puisse aller jusqu’au bout et être sauvé. "

Le père Ciszek a dit qu’il avait décidé depuis longtemps ce qu’il voulait entendre de l’Esprit, et que s’il entendait autre chose, il se sentait trahi. " Ce que l’Esprit essayait de me dire à cette heure-là, je ne pouvais pas l’entendre. J’étais tellement résolu à n’entendre qu’un seul message, celui que je voulais entendre, que je n’écoutais pas du tout. " Qui ne connaît pas cette expérience en méditant ? Nous décidons de ce que nous allons retirer de notre méditation et restons fermés à tout ce qui peut se produire. En conséquence, nous pensons très souvent que rien ne se produit dans notre méditation. Nous avons le sentiment de perdre notre temps, que la méditation ne " fonctionne " pas, que nous sommes sur la mauvaise voie pour une raison ou une autre.

Cette tendance, dit-il, d’imposer à Dieu des conditions d’acceptation, de chercher inconsciemment à faire coïncider ce qu’il veut pour nous avec nos désirs, est un trait très humain. " Plus la situation est importante, plus nous nous sentons engagés à fond, ou plus notre avenir semble en dépendre complètement, plus il devient facile pour nous de nous leurrer et de penser que ce que nous voulons doit certainement être ce que Dieu veut aussi. Nous ne voyons qu’une seule solution et, naturellement, nous présumons que Dieu nous aidera à la réaliser. Elles sont terribles, ces impuretés du soi qui gâchent ce que nous faisons de meilleur et nous incitent à prétexter les motifs les plus élevés. "

Il ajoute que nous avons été créés pour faire la volonté de Dieu et non notre propre volonté : " Pour rendre nos propres volontés conformes à la sienne et non l’inverse. Nous pouvons prier quotidiennement pour réaliser ce souhait, sans toujours être sincère; nous pouvons promettre assez facilement dans la prière que nous allons nous y mettre. Ce que nous ignorons, c’est à quel point cette promesse est teintée par le soi, combien nous mettons notre confiance dans nos propres capacités quand nous disons que nous allons assumer la tâche. " Après qu’il eut flanché, avoué et signé ce document exécrable, il avait espéré qu’au moins les interrogatoires cesseraient. Toutefois, ils se poursuivirent encore quatre années pendant lesquelles les interrogateurs firent de leur mieux pour transformer le père Ciszek en un espion pour le compte des Soviétiques. Alors, dit-il, un jour, un désespoir absolu s’abattit sur lui. En un instant, il sombra dans une obscurité totale et il atteint un état de détresse complète. " J’étais submergé par le caractère désespéré de ma situation; je savais que j’atteignais la limite de ma capacité de repousser encore une fois la décision à prendre. Oui, j’ai désespéré dans le sens le plus littéral du terme : j’ai perdu tout sens de l’espoir. Je ne voyais que ma propre faiblesse et le choix inéluctable entre les deux possibilités qui s’ouvraient à moi, collaborer ou être exécuté. " Ce n’était pas l’idée de la mort qui l’ennuyait. En fait, par moments, il pensait que le suicide était la seule issue à son dilemme

 Il n’était pas certain du temps qu’avait duré ce moment, ni même de la façon de le décrire. Mais une fois qu’il eut passé, il savait avec horreur et ahurissement qu’il avait dépassé les limites, qu’il avait sombré dans une noirceur comme il n’en avait jamais connu auparavant. " Dans ce moment de noirceur, j’ai perdu non seulement l’espoir mais aussi les derniers lambeaux de ma foi en Dieu. Je me suis retrouvé seul dans le vide. Il ne m’est même pas venu à l’esprit d’avoir recours à ce qui m’avait constamment servi de guide. " Comme il dit, il avait perdu Dieu de vue. On pense au Christ sur la croix quand il crie de désespoir : " Mon Dieu! Mon Dieu! Pourquoi M’as Tu abandonné? 

 Rappelons-nous ce que Shibayama avait à dire au sujet des koans. Il dit que c’est le moyen le plus difficile et le plus pénible que l’étudiant puisse expérimenter. " Les bons koans sont ceux qui sont les plus embrouillés, illogiques et irrationnels, dans lesquels l’intelligence la plus brillante va se perdre complètement. " Lorsqu’on travaille sur un koan on doit démontrer sa pénétration du koan au maître. Ce dernier nous met constamment au défi de produire une réponse. Et nous échouons. Et il nous chasse de la salle avec le tintement de sa cloche. Cela peut durer des années. Comme Shibayama le mentionne, nous sommes finalement comme un aveugle à qui on arrache soudainement le bâton qui lui a servi à trouver son chemin et qui ne sait plus où aller ou comment poursuivre sa route. "Il sera projeté dans l’abysse du désespoir. De la même façon, le koan Nanto nous retire impitoyablement notre intelligence et nos connaissances. En bref, le rôle du koan n’est pas de nous conduire facilement au satori mais, au contraire, de nous faire perdre notre chemin et de nous pousser au désespoir. " Le degré de souffrance ou les circonstances qui l’entourent ne sont pas identiques au désespoir et à la peine du père Ciszek, mais la qualité du désespoir est la même. Le désespoir, c’est le désespoir. On perd tout espoir. Pour citer le maître Zen Rinzaï : " C’est l’obscurité complète ". On sent l’impossibilité absolue de trouver son chemin. On renonce à tous nos appuis et nos supports, et rien ne semble subsister. Je me rappelle très bien ce moment dans ma propre pratique quand le maître me demanda : "Albert, es-tu vraiment convaincu d’être à la hauteur? " Et je sus en un instant que j’étais impuissant, que c’était absolument et complètement au-dessus de mes forces. Ce fut un moment de noirceur et de désespoir véritable. Mais la suite des événements me montra que ce moment avait été celui où s’était offerte à moi la possibilité de trouver une source autre que le faux centre.

Pendant une de mes premières retraites, le supérieur du monastère, voulant nous pousser à de plus grands efforts, donna une causerie dans laquelle il parla d’un maître Zen qui avait un Occidental comme étudiant. Et le maître lui demanda quelles avaient été les dernières paroles du Christ sur la croix. L’étudiant marmonna quelque chose comme : " Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? " Le maître dit : " Non, pas celles-là. " L’étudiant demanda de quels mots il voulait parler. Le maître se dressa et, de toute sa grandeur, il s’écria : " MON DIEU! MON DIEU! POURQUOI M’AVEZ-VOUS ABANDONNÉ? " Ce fut un moment très émouvant et je sus alors que la route que je devais emprunter ne serait pas facile.

Ce moment de désespoir absolu fut un moment de régénération pour le père Ciszek aussi. Il dit : " Soudainement, je fus consolé par les pensées de notre Seigneur et de son agonie dans le jardin. "Père, dit-il, s’il est possible, que cette coupe s’éloigne de moi." Dans le jardin des oliviers, il connut aussi la peur et la faiblesse de sa nature humaine alors qu’il était confronté à la souffrance et à la mort. Non pas une fois, mais trois fois, il demanda que son épreuve lui soit retirée ou modifiée. Mais chaque fois, il termina par un acte d’abandon et de soumission totale à la volonté de son Père. "Non pas comme je veux, mais comme tu veux." Ce n’était pas seulement qu’il se conformait à la volonté de Dieu. C’était un abandon de soi total, un dépouillement de toutes les peurs humaines, de tous les doutes au sujet de ses propres capacités à supporter la passion, des derniers vestiges du soi incluant le doute de soi. "

Devant cela, le père Ciszek vit clairement ce qu’il devait faire. " Je peux seulement appeler cela une expérience de conversion, et je peux seulement vous dire franchement que, dès lors, ma vie fut changée. Si mon moment de désespoir en avait été un de noirceur totale, alors celui-là était une expérience de lumière aveuglante. Je sus immédiatement ce que je devais faire, ce que je ferais, et d’une certaine manière, je sus que je pouvais le faire. Je sus que je devais m’en remettre entièrement à la volonté du Père et vivre à partir de ce moment dans un esprit d’abandon de soi à Dieu. Et je le fis. Les mots qui me viennent pour décrire cette expérience sont que je me sentais " lâcher prise ", je renonçais entièrement à tout effort, même jusqu’à la volonté de tenir les rênes de ma vie. C’est trop simplement dit, mais cette décision a affecté tous les moments de ma vie. "

Comme il dit, ce revirement eut lieu soudainement, en un moment, ce que les Bouddhistes appellent paravritti, en sanskrit. Cette soudaineté est la marque d’un éveil authentique dans le Bouddhisme. En un éclair, ce qui nous était jusque-là inconnu devient clair. Ce n’est pas que l’on sache quelque chose de nouveau, c’est qu’on sait d’une façon entièrement nouvelle. C’est un moment qui change notre vie radicalement.

 Ce qu’il dit à ce sujet est très intéressant. Il rapporte que, jusqu’alors, il avait toujours vu son rôle, ou celui de l’être humain, dans l’économie divine comme un rôle actif. Jusqu’à ce moment, il avait tenu dans ses mains le pouvoir de prendre toutes les décisions et les initiatives, et de les mener à terme. Il concevait que son rôle était de " co-opérer " avec la grâce de Dieu, de participer jusqu’à la fin dans le travail de son salut. La volonté de Dieu, dit-il, était là quelque part, cachée, mais claire et incontournable. C’était son rôle, c’est-à-dire le rôle de l’être humain, de découvrir ce qu’était cette volonté et de s’y conformer. " Je demeurais–l’être humain demeurait–en essence le maître de ma propre destinée. La perfection consistait à apprendre à découvrir la volonté de Dieu dans toutes les situations et à diriger tous mes efforts à faire ce qui était nécessaire. "

 Alors, avec une simplicité et une clarté soudaine et presque aveuglante, il comprit qu’il avait essayé de faire quelque chose avec sa volonté propre et son intellect qui était tout à la fois trop ambitieux et, tout compte fait, erroné. " La volonté de Dieu n’était pas cachée, quelque part ailleurs, dans les situations où je me trouvais; les situations elles-mêmes étaient sa volonté pour moi. " Cette dernière phrase est la plus importante : les situations elles-mêmes étaient sa volonté pour moi. Ce qui est nécessaire, c’est " un acte de confiance totale, n’admettant aucune interférence ni impatience de ma part, un acte sans réserve, sans exceptions, sans aucune place pour poser des conditions ou hésiter. Il demandait un don complet de soi, sans aucune retenue. Il demandait la foi absolue. "

 C’est ainsi dans la pratique du Zen. Ce qui est requis, c’est qu’on soit entièrement et inconditionnellement un avec quoi que ce soit qui arrive pendant la pratique. Fondamentalement, nul besoin de rien faire. En travaillant avec cette foi, on cesse de vouloir atteindre, se défaire, surmonter, même accepter. Que ce soit la douleur ou l’ennui, le désespoir ou l’angoisse, ou autre chose, on demeure simplement un avec cela. On l’inspire et on l’expire. Pendant longtemps, on lutte contre cela, ressentant que " Je " dois faire quelque chose, que rien ne se fera si " Je " ne fais pas quelque chose. Finalement, le pouvoir du faux centre est abandonné et le pouvoir guérisseur, le pouvoir de l’unité et de l’harmonie est en mesure de nous imprégner de son baume.

 Comme il dit, une fois compris, cela semble si simple. Et on est renversé de constater qu’autant de temps et de souffrance aient été nécessaires pour apprendre cette vérité.

Il affirme : " Pour ma part, j’ai été amené à faire cet acte de foi parfait par l’expérience préalable de la désespérance complète en mes propres pouvoirs et en mes propres capacités. Ce fut à la fois une mort et une résurrection. Ce n’était pas quelque chose que j’avais recherché ou voulu ou auquel j’avais travaillé. " Pour la plupart d’entre nous, cela vient seulement après de longues années de travail ardu. Mais lorsque cela arrive, c’est comme un moment de grâce qui se présente d’une manière dont on puisse aussi dire : "Ce n’était pas quelque chose que j’avais recherché ou voulu ou auquel j’avais travaillé ".


>> articles d'Albert Low