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Que ta volonté soit faite (1)

article d'Albert Low

En vérité, en vérité, je vous le dis, à moins que le grain de blé ne tombe en terre et ne meure, il reste seul; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruits. Celui qui aime sa vie la perd et celui qui s’éloigne de la vie dans ce monde la conservera pour l’éternité.

Dans un ouvrage remarquable intitulé He Leadeth Me, Walter J. Ciszek, un prêtre catholique, raconte son éveil spirituel après une période de désespoir intense provoquée par son séjour dans la prison de Lubianka où il a été soumis à des interrogatoires par le KGB. En lisant ce livre, je fus frappé de constater à quel point cette histoire était inspirante pour quiconque est engagé dans une démarche Zen guidée par un maître compétent. Il va de soi que le degré de souffrance que rencontre le pratiquant Zen ne se compare pas au degré de souffrance éprouvé par le prêtre. Toutefois, la qualité de la souffrance est la même.

Shibayama, un maître bien connu, dit à une occasion où il parlait de la pratique des koans en usage dans l’école Rinzaï du Bouddhisme Zen : " Nul besoin de dire que la tâche ou le rôle du koan dans l’entraînement Zen est d’aider l’étudiant à ouvrir son œil Zen, à approfondir sa réalisation Zen et à raffiner sa personnalité Zen. C’est un moyen dans l’entraînement Zen mais, dans la pratique, le koan ne mène pas l’étudiant le long d’un raccourci facile et direct comme d’autres moyens ordinaires. Le koan, au contraire, lance l’étudiant dans un labyrinthe abrupt et accidenté où il n’a aucun repère. On s’attend à ce qu’il surmonte toutes les difficultés et qu’il s’en sorte par lui-même. En d’autres mots, le koan est le moyen le plus difficile et le plus pénible qu’il puisse emprunter. Les bons koans appelés Nanto sont ceux qui sont les plus embrouillés, illogiques et irrationnels, et dans lesquels l’intelligence la plus brillante se perd complètement. "

Il poursuit : " Imaginez un homme complètement aveugle qui marche péniblement en s’appuyant sur son bâton et en se fiant à son intuition. Le rôle du koan est de lui retirer impitoyablement le bâton et de le jeter au sol après l’avoir fait tourner sur lui-même. L’aveugle perd ainsi son unique appui et son sens de l’orientation. Il ne sait plus où aller ni comment poursuivre sa route. Il se trouve projeté dans l’abysse du désespoir. De la même façon, le koan Nanto nous retire impitoyablement notre intelligence et nos connaissances. En bref, le rôle du koan n’est pas de nous conduire facilement au satori mais, au contraire, de nous faire perdre notre chemin et de nous pousser au désespoir. "

J’ai accentué les derniers mots parce qu’ils sont la partie la plus importante de toute la citation. La raison pour laquelle un maître Zen voudrait pousser un étudiant au désespoir est une chose dont nous parlerons dans un moment. La chose importante est que les deux, l’interrogateur du KGB et le maître Zen, font la même chose, quoique pour des raisons radicalement différentes. Non seulement font-ils la même chose mais le résultat dans ce cas-ci, l’éveil spirituel, est le même. Si nous considérons pourquoi un maître Zen voudrait pousser son étudiant au désespoir, et ensuite regardons comment le père Ciszek travailla avec le sien, non seulement nous pourrons en retirer de l’inspiration, mais nous pourrons aussi comprendre plus profondément comment le Zen et le christianisme peuvent avoir, au fond, des buts semblables bien que le langage qu’ils utilisent soit à première vue très différent.

Considérons d’abord pourquoi un maître Zen voudrait pousser son étudiant au désespoir.

 À une occasion, un visiteur dit à Nisargadatta, un sage hindou mort récemment : " J’ai tellement à faire, je ne peux tout simplement pas me permettre d’apaiser mon esprit. " Il répliqua : " C’est à cause de ton illusion d’être celui qui agit. En réalité les choses t’arrivent, ce n’est pas toi qui les fais arriver. " Comme nous verrons, c’est précisément l’illusion que je suis celui qui agit que le maître Zen attaqu.

Je me rappelle bien avoir eu, au début de ma pratique, le sentiment que j’avais été leurré par quelque chose, leurré par la pratique du Zen. J’avais ce sentiment parce que, quand j’ai réellement commencé à pratiquer sérieusement, j’étais quelque peu imbu de l’idée de D.T. Suzuki du pouvoir de Soi par opposition au pouvoir de l’Autre comme véritable voie spirituelle. Le pouvoir de soi apparaissait, à l’époque, hautement désirable, parce qu’il promettait d’échapper à tout besoin de foi et de croyance. On était laissé à soi-même. On pouvait et on devait ne s’en remettre qu’à soi. J’avais l’impression que, avec la pratique du Zen, particulièrement au regard de tout ce qu’on entendait sur les choses merveilleuses que les Samuraï étaient capables de faire, un peu de pouvoir de soi pourrait conduire loin.

Alors, après avoir commencé à pratiquer, je fus consterné quand l’enseignant commença à me parler de foi. Je me demandais bien quel rapport il pouvait y avoir entre la foi et le pouvoir de soi. Ultérieurement, il parla aussi du besoin de lâcher prise. De plus en plus, on semblait dire que ce pouvoir de soi était en quelque sorte le problème, que je devais l’abandonner ou le lâcher. Graduellement, au cours des ans, il me vint à l’esprit que ce que je concevais comme pouvoir de Soi était en réalité le pouvoir de l’Autre. Autrement dit, je réalisai que ce qu’on appelait nature de Bouddha, ou nature du Soi, était au delà de moi comme je me connaissais au jour le jour. Mais ces prises de conscience ne vinrent que très lentement et à la suite de beaucoup de douleur, de confusion et de désespoir qui persistèrent longtemps.

Dogen dit : " Pour connaître le soi, on doit oublier le soi. Et oublier le soi, c’est être un avec les dix mille choses. " Pour connaître le pouvoir du Soi, on doit abandonner le pouvoir de soi. Quand on a abandonné celui-ci, alors tout est le Soi. Tout ce qui auparavant était apparu comme l’autre devient maintenant le soi. Il devenait de plus en plus évident que ce que j’avais pensé être le " soi " était aussi un " autre ", un autre objet de l’esprit.

Le mot utilisé par les bouddhistes pour douleur est dukkha. Le contraire de douleur, bien-être et contentement est, en sanskrit, sukha. Sukha signifie aussi une roue dont l’axe est parfaitement centré. Dukkha, d’autre part, serait une roue dont l’axe est excentrique. Ceci, en effet, donnerait deux centres, le centre de la roue et le centre le l’axe. Notre vie intérieure est exactement comme ceci. C’est comme si nous essayons d’établir, en plus du centre de gravité naturel d’une situation, un pivot personnel ou un axe autour duquel le monde doit tourner. Toute notre lutte et nos efforts, toutes nos relations avec les autres, sont consacrées, d’une certaine façon, à établir, maintenir, perpétuer ce pivot, ce centre de gravité autour duquel le monde doit tourner. Cela signifie, en conséquence, que nos relations avec les autres prennent toujours la forme de cajolerie, de contrainte, de persuasion, de séduction, de pression, de manipulation ou de quelque autre forme pour les encourager à tourner autour de notre centre.

Parce que ce soi-disant ou faux centre est séparé, voire même opposé, au vrai centre de gravité, il faut un effort constant et énorme pour le garder en place. J’exige que les autres tournent autour de mon centre, mais en contrepartie, ayant eux aussi leur propre centre, ils exigent que je tourne autour du leur. Une source potentielle de conflit, et donc de souffrance, est toujours présente dans les relations humaines, au point que Sartre a pu dire que : " L’enfer, c’est les autres. " Souvent les choses et les gens refusent nos complaisances, les ignorent, et alors nous disons que nous sommes malchanceux, que les choses vont mal, que nous sommes victimes d’accidents, ou bien nous disons que les gens sont injustes ou malveillants. Nous disons qu’ils nous ont trahis et que nous ne pouvons pas nous en remettre aux autres, leur faire confiance. Nous essayons alors de rationaliser, ou d’utiliser notre imagination. Ou nous pouvons regarder la situation philosophiquement et dire que nous devons nous accommoder du mal autant que du bien, ou encore proclamer que Dieu nous met à l’épreuve. Mais tout cela est simplement une façon de faire en sorte que le centre reste stable. Si nous échouons, nous utilisons notre rationalisation, notre imagination, notre " philosophie de vie " pour nous occuper de la tension et de l’anxiété qui surgissent parce que le centre est menacé.

Ce centre est aussi le point de référence et d’orientation de notre vie et lui donne valeur et signification. Si trois ou quatre personnes sont abattues dans Montréal où j’habite, je suis bouleversé. Par exemple, un homme a abattu quatorze jeunes femmes à l’école polytechnique de l’Université de Montréal et les manchettes des journaux locaux criaient leur horreur. Même aujourd’hui, plusieurs années après l’événement, il est encore commémoré. Cependant, si la même chose se produisait au Texas ou en Californie, le récit pourrait se retrouver à la dernière page de ces mêmes journaux. Si une telle chose devait se produire en Chine, nous n’en entendrions probablement jamais parler. Plus une tragédie se produit près de nous, plus elle nous touche. Si une seule personne était abattue dans ma propre famille, je serais atterré.

 Le problème, c’est que je tiens pour réel ce faux centre de gravité. Pendant que le centre est stable, je peux maintenir l’illusion que les choses, les circonstances et les gens tournent autour de lui. Je me sens aux commandes. C’est moi qui agis. La coutume du sapin de Noël est un vestige du culte de l’arbre cosmique des Anciens. Chaque tribu avait son centre cosmique, un arbre, une montagne sacrée, un temple, une idole qui était l’"axis mundi", le centre du monde autour duquel tout tournait. Le centre était le nombril du monde et, dans ces temps passés, chaque cité était le centre du monde, le point fixe autour duquel toutes choses tournaient. La conscience humaine a évolué et aujourd’hui chacun de nous porte en lui-même ce point fixe. Chacun de nous détient, est ou veut devenir l’"axis mundi". Ce centre est à l’origine de notre stabilité et de notre pouvoir. Avec lui, nous sommes maîtres de la situation; sans lui, nous sommes plongés dans l’obscurité extérieure, perdus, en enfer.

La plupart du temps, nous donnons à ce point une apparence de stabilité grâce à la rationalisation, à l’imagination, aux désirs ou aux rêveries. Notre vie suit un scénario et nous créons notre propre cinéma où nous sommes les héros et les héroïnes. Nous adorons les histoires dans lesquelles la justice triomphe parce que nous nous associons sans peine aux causes justes. Nous aimons les films, les images et tout ce qui nous permet de nous identifier en tant que centre. " Notre Dieu est une forteresse inattaquable! " Il est notre centre, notre point de stabilité, notre abri contre les rafales de l’orage et notre demeure éternelle. L’Église fut bâtie sur la Pierre. Et quand nous venons pratiquer le Zen, très souvent, ce que nous voulons, c’est un peu plus d’armement, une meilleure cuirasse, des remparts plus épais, des rochers plus gros pour défendre ce centre du monde. Cela, pensons-nous, c’est le pouvoir de soi.

Mais si nous poursuivons notre pratique, nous découvrons graduellement que ce n’est pas du tout comme cela. Dans la pratique véritable, un programme tout à fait différent se révèle. Malheureusement, la plupart du temps, quand les gens se rendent compte de cela, ils cessent la pratique. Ils disent : " Le Zen, ce n’est pas pour moi. C’est trop austère. " ou " Je ne crois pas vraiment qu’il sait de quoi il parle. " ou " Je me suis senti beaucoup plus mal après avoir entrepris la pratique du Zen qu’avant; aussi je suis sûr qu’il ne sait pas de quoi il parle. " ou " Je préfère quelque chose comme le channeling où les esprits et les anges me parlent. ", et ainsi de suite. Ils se tournent vers une certaine " ouverture de la conscience " qui est en fait l’expansion du domaine de ce centre. Certaines personnes persistent dans la pratique, mais le font tout en s’accrochant à ce centre. Et alors, elles disent que cela ne va nulle part. Elles croient savoir ce qu’elles veulent, soit une plus grande maîtrise de soi, et elles ne l’obtiennent pas. Parce qu’elles ne l’obtiennent pas, elles disent qu’il ne se passe rien.

 Le visiteur de Nisargadatta poursuivit : " Si je laisse simplement les choses arriver, comment puis-je être certain qu’elles me seront favorables ? Certainement que je dois les plier à mes désirs! " Cela résume bien tout ce que nous avons dit. Nous sommes prêts à dire : " Que Ta volonté soit faite ". Nous sommes même heureux de le proclamer, aussi longtemps, bien sûr, que Ta volonté coïncide avec ma volonté.

Les chrétiens pratiquants qui désirent travailler avec moi au Centre peuvent très bien se voir donner la phrase de la prière du Seigneur, " Que Ta volonté soit faite ", d’abord comme un mantra et plus tard comme un koan. La question du koan devient alors: " Quelle est la signification réelle de Que Ta volonté soit faite? " Cela ne signifie pas simplement, comme beaucoup de gens le croient, qu’on accepte. Car alors, on est encore aux commandes. On est encore sur le trône en train de dispenser des faveurs : " Oui Dieu, j’accepte. Vas-y! Fais ce que tu veux. " Il est certain que la phrase " Que Ta volonté soit faite " ne consiste pas à donner sa permission à Dieu. Qu’est-ce que c’est alors?

Nous utilisons souvent l’expression " devenir un avec la pratique ". Si nous disions qu’il faut s’y abandonner, plusieurs personnes comprendraient mal le sens de cet " abandon ". Elles comprendraient qu’elles doivent se bander les yeux de manière à ne rien voir. Mais il n’en est pas ainsi. Ce qui est requis est beaucoup plus réel, beaucoup plus radical que cela. La pratique n’est pas un jeu où on peut faire semblant. Certains plongent dans le désespoir et alors essaient, à la dernière minute, de revenir en arrière. Mais on ne doit pas jouer ainsi. Être " complètement un avec " est identique à " Que Ta volonté soit faite! " Être complètement un avec signifie qu’on ne cherche plus à contrôler ou à changer ce qui est.

 Nous demandons aux gens : " Comment va la pratique? " Et ils répondent : " J’ai la pratique bien en main. Je la contrôle enfin! " La pratique m’aide enfin à tenir en place le faux centre, elle aussi va enfin danser autour du mât enrubanné. Ou encore ils disent : " Je ne sais pas, je ne sais tout simplement pas ce que je suis supposé faire! Je n’ai pas la moindre idée de ce que je suis supposé faire! " Et je leur dis : " Bien ", et je suis sûr qu’ils pensent que je fais le malin, ou que je fais Zen ou quelque chose du genre. Non ! Quand ils sont déconcertés mais continuent néanmoins de travailler sérieusement, quelque chose d’autre que le faux centre peut entrer en jeu. Quand ils sont déconcertés, le sentiment d’être en contrôle est suspendu et ils peuvent enfin devenir un avec la pratique.

Parfois nous disons aux gens : " Vous savez, quand vous marchez, l’univers marche. Tout marche quand vous marchez. N’avez-vous jamais eu le sentiment, en déambulant, que les collines derrière vous vous accompagnent ? " Vous dites que c’est une illusion. Ce n’est pas plus illusoire que de croire que les collines restent en place et que c’est seulement vous qui vous déplacez. Un koan Zen dit : " En traversant le pont, ce n’est pas le cours d’eau qui bouge mais le pont. " C’est comme lorsque vous êtes dans un train en gare. Vous êtes stationné là en parallèle à un autre train. Et il commence à bouger. Alors vous réalisez soudainement que ce n’est pas l’autre train qui bouge mais le vôtre. Mais alors, après tout, quel train bouge en réalité, celui-ci ou celui-là ? Qu’est-ce qui bouge, vous ou les collines ?

Je soulève ce point parce qu’il illustre de façon dramatique l’intrication de toutes choses. Il y a un seul monde et ce seul monde est vous. Vous êtes un avec le monde. Ou, si vous préférez, ce monde est la volonté de Dieu. Quand nous parlons de " vous ", nous ne voulons pas dire ce petit pôle illusoire autour duquel de temps en temps des expériences tournent. Nous voulons parler du vrai centre, le centre dont le philosophe Plotin a dit qu’il est partout et nulle part. C’est ce qu’on appelle le vrai soi qui, comme dit Hakuin, est " Non-soi ". Il est " Non-soi " parce qu’il n’a aucun centre fixe, aucun point de référence arbitraire. Mais c’est seulement quand le pôle illusoire commence à retraiter qu’il est possible de rencontrer Dieu face à face. Mais quand il se retire, on devient anxieux et apeuré. Alors on désespère. On se met à penser que quelque chose se rompt, qu’on est en train de mourir ou de devenir fou. C’est pourquoi la pratique demande beaucoup de courage. Sans celui-ci, nous tentons d’empêcher la rupture, qui est réellement un déplacement du faux vers le réel. Nous essayons de la bloquer. Nous essayons de réaffirmer le pôle illusoire, de regagner le contrôle, de reprendre encore une fois " la responsabilité de notre vie ". C’est pourquoi le maître Zen veut pousser son étudiant au désespoir.

Comme Nisargadatta dirait : " Vous croyez peut-être que vous vous donnez du mal, que vous vous efforcez et que vous luttez. Mais tout cela ne fait qu’arriver, y compris les fruits du travail.

 Nous voyons cela tellement clairement quand un cataclysme comme la guerre nous tombe dessus. Nous sommes emportés par la marée des événements. À Montréal, récemment, nous avons eu une tempête de verglas et plusieurs personnes ont été privées d’électricité pendant des jours, voire des semaines. Ce fut pendant cette période que certains se rendirent compte à quel point ils étaient impuissants. On est plongé dans l’obscurité, tout ce sur quoi on dépendait ne fonctionne plus. Si on vit à la campagne, même la pompe du puits ne fonctionne pas et on ne peut pas obtenir une goutte d’eau du robinet. On s’aperçoit que tout ce qu’on prend pour acquis n’est plus disponible. Il n’en faut pas plus pour montrer à quel point on est vraiment impuissant. Mais on le voit encore davantage si on est dans une ville qui subit un bombardement, où l’on est privé non seulement d’électricité mais également de tous les services sur lesquels une ville s’appuie pour fonctionner. On comprend alors que, même si on se croit aux commandes, même si on pense être celui qui agit, celui autour duquel le monde tourne, on est en fait totalement dépendant. Et on a peur. Comme nous le verrons, c’est cette conscience d’être totalement dépendant et cette peur qu’a dû confronter le père Jésuite dont nous avons parlé au début.

Habituellement, toutefois, les événements sont passablement prévisibles, et cette prévisibilité nous rend capables de maintenir un certain degré d’assurance. Nous avons confiance en nous, disons-nous, mais ce n’est pas une vraie confiance en soi, ce n’est pas le vrai pouvoir du Soi. Un visiteur, à une occasion, dit à Ramana Maharshi, un autre sage hindou contemporain : " Je perds ma confiance en moi ". Il répondit : " Non. Vous perdez votre confiance en votre ego. " Vous perdez la confiance que ce pôle est réel. Vous commencez à voir pour la première fois que tout arrive.

Quand les choses vont bien, les gens disent : " J’ai du succès. J’ai accompli beaucoup. Je l’ai fait. J’ai réussi. J’y suis parvenu enfin. Je l’ai. " Mais quand les choses vont mal, ils disent : " Vous savez, les choses sont contre moi. Malchance ! Cela n’aurait pas dû se produire de cette façon. Je me demande ce qui s’est produit? Je crois que le destin est contre moi. " Parfois les choses vous sont favorables; d’autres fois, elles vous sont défavorables. Les gens changent, les choses changent. Parce que les gens changent, les relations changent. Parce que les choses changent, elles s’usent. Et quand elles se brisent, c’est souvent au mauvais moment. Mauvais, bien sûr, selon nos attentes. " Diable ! Fallait-il que cela se produise juste comme j’allais partir? Quelle malchance! " Il ne s’agit nullement de malchance, mais d’usure tout simplement.

Parfois les gens sont convaincus que les autres parlent d’eux, complotent contre eux, les regardent curieusement ou leur font des choses. La paranoïa est simplement un cas extrême de cette peur. Cela peut devenir grave au point qu’un homme peut regarder la télévision et penser que l’animatrice, ou une autre personne à la télévision, devient amoureuse de lui, ou tente de lui communiquer un message particulier. Il croit que des démons essaient de l’avoir ou que des anges essaient de lui parler. Nous sommes tous un peu comme cela; la plupart d’entre nous sommes plus ou moins paranoïaques.

On raconte une histoire au sujet d’un frère dans un monastère trappiste à l’époque ou les moines faisaient le vœu de silence complet et, par conséquent, ne pouvaient s’adresser la parole. Dans le chœur, le frère qui était son voisin passait son temps à faire des prosternations à plat ventre. Souvent, dans un monastère, on faisait des prosternations complètes lorsqu’on avait des sentiments négatifs envers une autre personne ou parce qu’on avait des émotions ou des pensées indignes. En faisant les prosternations, le moine faisait pénitence pour ces mauvaises pensées. Le premier frère se demandait ce qu’il pouvait bien faire pour provoquer chez le second frère de telles réactions négatives. Il se demandait s’il n’avait pas mauvaise haleine, s’il ne chantait pas faux ou s’il ne l’offensait pas de quelque manière.

Cela se poursuivit pendant environ six mois. Le frère continuait son manège et cela rendait le premier frère fort inquiet : " Qu’est-ce qui se passe? Que puis-je faire? Que dois-je faire? Comment puis-je cesser de l’offenser? Comment puis-je aider mon malheureux camarade? Qu’est-ce que je lui fais? " Un jour, la situation lui devint intolérable et alors, parce que c’était contre la règle de parler à l’autre frère, il s’adressa au supérieur et lui expliqua ce qui se passait. Il lui dit : " J’ai le sentiment que j’ai offensé notre frère, que je continue à l’offenser d’une quelconque manière et je le regrette sincèrement. J’aimerais savoir ce que je fais de manière à cesser de le faire. Pouvez-vous m’aider? " Le supérieur accepta et dit : " Oui, je vais lui parler et tenter de mettre au jour ce qui se passe. Revenez me voir demain. " Le lendemain, il se rendit voir le supérieur et lui demanda : " Et puis? ". Celui-ci répliqua : "  Il ne sait même pas que vous existez ! ".

Ainsi, nous pensons souvent que les gens nous en veulent, qu’ils ne nous aiment pas. Ils nous regardent étrangement. " Avez-vous vu le regard qu’elle m’a jeté? " ou " Avez-vous entendu ce ton de voix quand elle m’a parlé il y a un instant? Ne pensez-vous pas que c’est un manque de respect? " D’une certaine manière, c’est de la paranoïa. Nous avons tous cette façon d’être paranoïaques. Nous avons tous ces sortes de sentiments et de soupçons. Ils proviennent de notre pôle illusoire. Ils ont comme source l’orgueil, cette revendication même d’être le centre. Oscar Wilde, le satiriste anglais, fit à une occasion la remarque suivante : " J’adore que les gens m’admirent, je peux accepter que des gens me détestent. Mais je ne peux pas supporter que les gens m’ignorent! "

Un koan demande : " Quel était ton visage avant la naissance de tes parents? " En d’autres mots : " Qui suis-je? " Le Pape, dans une récente encyclique, invite les catholiques à réfléchir à cette question. Celle-ci nous oblige à réexaminer notre besoin d’être le centre, à voir comment cela fonctionne, comment nous sommes offensés constamment par les autres, par les situations, même par le temps qu’il fait. Le plus souvent, ce sont de petites choses idiotes qui nous offensent. Mais parfois, nous souffrons d’une véritable trahison : l’amour de notre vie nous laisse pour quelqu’un d’autre, un partenaire s’enfuit avec l’argent, un ami nous poignarde dans le dos. Cependant, si nous n’avions pas la prétention d’être les maîtres, rien ne pourrait nous émouvoir ni personne nous trahir.

Une façon de travailler avec le koan " Qui suis-je? " consiste à utiliser ces affronts et ces humiliations, à utiliser ces situations dans lesquelles, de toute évidence, les circonstances sont contre nous. Comme le dit Jésus, nous devons présenter l’autre joue. Pour faire cela, nous devons nous ouvrir à l’humiliation et en tirer les leçons. Ce sentiment, nous l’éprouvons quand " le pôle chancelle ", quand son emprise faiblit. C’est alors que peut se manifester ce qu’on appelle la totalité, Dieu, Soi, la nature de Bouddha... Dans ce cas, ce ne sont pas les circonstances ou les autres, mais la pratique elle-même qui cause le vacillement du pôle. C’est la pratique qui provoque la diminution, l’amoindrissement, la réduction du pouvoir du centre, ce faux centre. Le faux n’a aucune chance contre le réel. Si, dans le noir, vous avez une chandelle, elle est très utile parce que, sans elle, vous ne voyez rien. Mais quand le soleil se lève, elle perd son pouvoir. Nous avons peur qu’elle perde son pouvoir quand nous croyons que c’est la seule source de lumière.

Une autre façon de pratiquer avec " Qui suis-je? ", c’est d’être ouvert à l’apparition du soleil, d’être ouvert à cette totalité que nous sommes, au delà de toute forme et limitation, le centre qui est partout et nulle part à la fois. Mais on peut seulement faire cela, pour ainsi dire, par des coups d’œil brefs, vifs. On se laisse aller tout d’un coup à la totalité et on permet à sa lumière de percer. Hubert Benoit, dans son livre La doctrine suprême, appele cet éclair, " le regard intérieur ". Toutefois, ce relâchement n’est pas le résultat d’un acte intentionnel ou d’un mouvement de l’esprit. On peut s’y préparer, c’est-à-dire créer les circonstances dans lesquelles le regard intérieur est plus susceptible de se produire. Une façon est simplement de se poser la question :" Comment sais-je que je suis? " ou  " Comment sais-je que je suis moi? " ou simplement " Qui suis-je? ". Ce sont des manières par lesquelles on crée, pour ainsi dire, la possibilité pour la vérité de surgir. Mais tout ce que nous pouvons faire, c’est de nous ouvrir à l’éventualité du jaillissement de la vérité. Nous ne pouvons pas l’atteindre et la saisir. Nous ne pouvons pas faire arriver quoi que ce soit. Autrement dit, nous sommes dépendants du " pouvoir de l’Autre ", ce qu’on peut appeler la grâce.

Sans cette ouverture, tout ce que nous faisons, c’est jouer un jeu par lequel le centre devient plus stable. Mais cette ouverture requiert que nous ne fassions aucune demande, que nous n’imposions rien à la pratique, que nous n’exigions rien d’elle. Tant que nous attendons quelque chose, nous nous plaçons du point de vue de ce faux pôle central. C’est au nom de ce pôle, de ce " Je suis quelque chose ", que nous agissons et pensons quand nous demandons ou attendons que quelque chose se produise, que la pratique serve à quelque finalité utile. Être ouvert de cette manière requiert une discipline considérable. On doit être constamment présent, patient et avoir l’honnêteté de le reconnaître quand des jeux se jouent. C’est-à-dire avoir l’honnêteté de reconnaître qu’on n’est pas l’acteur, que tout cela arrive.

C’est comme quand nous allons au cinéma. La vie tout à coup se résume à ce qui se passe à l’écran. Il nous semble, pendant que nous regardons le film, que ce qui est là est réel, que les choses arrivent, que les gens éprouvent différentes émotions, ont différentes sortes de difficultés, d’espoirs, de désespoirs. Mais c’est simplement une projection sur l’écran, des ombres créées par la lumière du projecteur. Nous sommes tout de même fascinés par ce mouvement sur l’écran. Nous sommes pris par l’action, les émotions et la situation. Nous nous y perdons. Si c’est un très bon film, nous nous oublions jusqu’à ce qu’il se termine. Nous disons que nous n’y étions pas. Nous étions absent, ou encore mieux, pendant un moment, le centre illusoire était absent. Nous étions un avec le film. Nous n’acceptions pas le film, ni ne nous abandonnions à lui. Pour le moment, nous étions le film. Nous étions ce qui se passait. Quand c’est un western et que le héro marche dans la rue, nous marchons aussi dans la rue, nous sommes là. Nous sommes avec lui, quoi qu’il arrive. Ce n’est pas comme si. C’est réel. De la même manière, nous marchons rue Sainte-Catherine (une rue importante de Montréal) ou dans toute autre rue, et nous sentons que nous sommes dans la rue, exactement de la même manière. Ce n’est pas comme si. C’est réel.

D’ici peu, nous aurons la réalité virtuelle et nous ferons alors nous-mêmes les pas, réellement. Nous aurons accès à la réalité que nous voulons, quelle qu’elle soit. " Devrions-nous aller sur Mars aujourd’hui ou en Amazonie? Ou plutôt, ne devrions-nous pas aller à Paris? " Nous mettrons des lunettes et nous serons là. Ce ne sera pas " comme si " nous étions là. La réalité, c’est ce que nous percevons. Ce n’est pas que nous substituons la réalité de notre vie quotidienne à l’illusion du film. Nous substituons l’illusion de notre vie à l’illusion du film. La raison en est que nous sommes la lumière transparente du projecteur, non pas les ombres projetées par la lumière. Le film se termine mais pas la lumière transparente. Ce que nous avons vu, ce qui est apparu dans le film, n’était rien d’autre que des modifications de la lumière transparente. Nous sommes, pour reprendre les paroles du Christ, la lumière du monde.

De plus, nous savons déjà cela. Ce n’est pas que nous ne le sachions pas. Nous savons. Nous sommes déjà pleinement éveillés. C’est comme cela à l’instant présent. Tout comme en disant être un avec le film, nous savons au plus profond de notre esprit que nous ne sommes pas le film. De la même manière, dans les recoins les plus profonds de notre esprit, nous savons que nous ne sommes pas la situation que nous vivons à l’instant présent. Cela est tout à fait évident. C’est évident parce que nous savons que les choses telles qu’elles sont dans notre vie ne tournent pas tout à fait rond. Nous pouvons avoir mille raisons différentes pour dire cela, mais une seule d’entre elles est la vraie. Et c’est que nous prétendons être quelque chose que nous ne sommes pas.  Nous en éprouvons une insatisfaction profonde, une sensation que quelque chose ne va pas, une aliénation. C’est comme s’il manque quelque chose dans nos vies. Nous feignons d’être le faux centre tout en désirant intensément et constamment revenir au vrai, notre chez nous.

Dans le premier koan du Mumonkan, un moine demande au maître Joshu : " Est-ce que le chien a la nature de Bouddha? " Ce qu’il veut obtenir par cette question, c’est un moyen de consolider le centre illusoire, de le rendre plus stable. Il veut être certain que ce centre illusoire continuera même après la mort, qu’il pourra l’apporter avec lui. Et Joshu répond : " Non! "

 Ainsi, quand nous pratiquons et que nous n’avançons à rien, cela signifie qu’il se passe enfin quelque chose. Quand nous disons que nous ne savons pas quoi faire, alors, cet aspect de nous-mêmes qui sait peut passer au premier plan parce qu’il n’est plus obstrué, obscurci ou voilé par cette connaissance de quelque chose. La connaissance de quelque chose est toujours reliée à l’affirmation " Je suis quelque chose ".

Dans la conversation entre le visiteur et Nisargadatta, l’interrogateur demande : " Puisque tout arrive, pourquoi m’inquiéterais-je? " Nisargadatta réplique : " Exactement ! Être libre, c’est être libéré de l’inquiétude. Ayant réalisé que nous ne pouvons influencer l’issue, ne prêtons pas attention à nos désirs et à notre peur. Laissons-les aller et venir. Ne les alimentons pas de notre intérêt et de notre attention.

Quand Nisargadatta dit que nous ne devrions pas nourrir nos désirs en leur prêtant attention, il veut dire que nous ne devrions pas leur donner les formes que nous leur donnons constamment, celles qui vont les rendre capables de maintenir en place le centre illusoire. Tous nos désirs tournent autour de ce centre. Tous sont orientés vers le renforcement de ce dernier. On pourrait dire qu’il faut désirer, mais ne rien désirer en particulier. De cette façon, au lieu que les désirs renforcent le centre illusoire, ils sont alors un de ses solvants, une des façons qui contribuera à lui faire perdre son emprise.

Mais nous nous demandons : " Si ce centre disparaît, que vais-je faire ? Comment vais-je vivre ? Je dois vivre ma vie. Aussi ai-je besoin de ce centre pour pouvoir vivre. N’ai-je pas besoin de sentir que "Je suis quelque chose" pour être capable de fonctionner dans le monde ? C’est tout à fait bien pour Dogen de dire : "Connaître le Soi, c’est oublier le soi; oublier le soi, c’est être un avec les dix mille choses", mais je dois gagner mon pain, je dois gagner ma vie, je dois vivre ma vie. "

Mais c’est précisément à cause de ce centre que nous ne pouvons pas vivre notre vie. C’est en faisant les choses spontanément, du tréfonds de nous, que tout va bien. Par spontanément, je ne veux pas dire arbitrairement, impétueusement, mais de telle sorte que nous sommes entièrement engagés dans ce que nous faisons. C’est à force de penser et de repenser aux choses qu’à la fin, elles tournent au vinaigre. Et Wu Wei, l’agir du non-agir, l’agir dépourvu du sentiment d’être l’acteur, ou d’être le centre, est l’agir du maître Zen qui dit : " Tout au long du jour, je n’accomplis rien, mais rien n’est laissé inachevé. " Wu Wei est seulement possible sans ce centre. C’est notre propre peur, notre manque de confiance qui est le ciment, le béton qui tient ce centre en place. Nous devons prendre le risque.

Lorsqu’on lâche prise du centre, on ne tombe pas pour autant dans le vide. Simultanément, on prend possession de son vrai chez soi. On ne s’abandonne pas soi-même quand on abandonne le centre, mais plutôt on se réalise. C’est une mort précédée par une résurrection lorsque nous nous libérons du sentiment que " Je suis aux commandes. Je suis l’acteur. Je dois le faire. "

 C’est pourquoi il est dit que nous devons être immergés dans la pratique, que nous devons laisser la pratique prendre possession de nous. En faisant cela, nous commençons à faire confiance. Nous commençons à réaliser que le chaos ne s’ensuit pas simplement parce que nous n’avons plus l’impression d’être maîtres de la situation. Au lieu de cela, nous sommes remplis d’un sentiment de clarté, de fermeté, d’assurance et de constance.


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