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La vie quotidienne |
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article d'Albert Low |
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Une des questions que l'on me pose probablement le plus souvent, c'est « commentpuis-je continuer ma pratique dans la vie quotidienne ». C’est en effet une question très importante. Si l’on pratique simplement pour avoir une expérience extraordinaire ou simplement pour se calmer ou, pire encore, si on utilise la méditation comme une échappatoire, une façon d'éviter les problèmes de la vie, la pratique est alors très égoïste. Continuer ainsi d’ailleurs peut devenir dangereux. Dangereux non pas psychologiquement ou physiquement, mais dangereux spirituellement, parce qu'on deviendra de plus en plus enfermé dans la conscience. Et il s’agit de transcender la conscience, de réaliser que le vrai soi est non soi; que le vrai soi n'est pas un soi dans la conscience. Le vrai soi n'est pas quelque chose et tout ce que nous connaissons est quelque chose. Une façon d'éviter le danger d'une pratique égoïste, c'est de s’asseoir de temps en temps avec un groupe. Quand on pratique avec un groupe, on réalise que la pratique n'est pas une pratique personnelle, mais c’est plutôt la pratique de l'être humain. Il est très important de participer de temps à autre à ces journées intensives de méditation parce que ces journées offrent, en plus du teisho et du dokusan, la possibilité d'approfondir la pratique. C’est la même chose pour les sesshins. Les journaux aussi nous soutiennent, nous affirment; le parti politique auquel j'appartiens affirme les choses qui sont importantes pour moi. Si les journaux ne le font pas, je ne les achète pas. C’est la même chose pour les émissions de télévision. Il y a donc toujours dans notre vie cette affirmation que je suis et que je suis important. Mais c’est ça le problème. Le problème est que je cherche ce "je", je cherche à établir ce centre illusoire autour duquel je voudrais que le monde tourne, j’exige que le monde soit une scène sur laquelle je peux projeter mon drame personnel, mon téléroman personnel, le téléroman dans lequel je suis la vedette. Mais le monde ne tourne pas autour de ce centre. Malgré tous mes efforts, le monde tourne autour de son propre centre de gravité. Mais parce que je travaille aussi fort, parce que j'ai autant de soutien dans ma prétention à être le centre du monde, il arrive la plupart du temps que je peux vivre dans mon illusion. Parce que je suis intelligent, créatif, et parce que je peux me mentir constamment, cette illusion est protégée. On dit qu'il y a 5 milliards de personnes dans le monde en ce moment. Dans une centaine d'années, toutes ces personnes seront mortes. Ce qui veut dire que dans 20 ans, un milliard de personnes seront mortes; dans un an, 5 millions ; 100,000 personnes par semaine. Il y a probablement plusieurs milliers de personnes qui sont mortes depuis le début de cette journée de méditation. En ce moment même, une centaine de personnes sont en train de mourir. Mais pour moi, ça ne change rien. Sauf que si 10 personnes de notre groupe meurent aujourd'hui, ce sera un choc terrible pour moi. Et si une seule personne meurt dans ma famille, je serai complètement dévasté. C’est ça mon échelle de valeur. Et toutes mes autres valeurs sont comparables. C'est dans les années actuelles que ce qui est important pour moi se produit. Ce qui est arrivé au Xe siècle ne me trouble en aucune façon. Et ce qui va arriver dans un futur lointain ne me trouble pas non plus. On parle beaucoup de nos valeurs; ce qui est bon, ce qui est mauvais, ce qui est juste, ce qui est injuste. Nos valeurs sont liées à cette exigence que le monde tourne autour de moi. Nous supplions : "Mon Dieu, donnez-moi la paix, je vous en prie !" Nous parlons de la souffrance de la vie. La souffrance de la vie (duhkha) est produite par la présence de deux centres, deux centres de gravité: le centre de gravité qui est le "moi", le "je", et le centre de gravité qui est celui de l'univers. Et parce que ces deux centres de gravité sont en conflit, je dis que le monde n'est pas juste. Je dis qu'il y a quelque chose de mauvais dans le monde, que quelque chose doit être changé. Nous devons changer le gouvernement, nous devons changer la situation politique, nous devons changer la maison ou la ville dans laquelle j'habite; nous devons changer quelque chose, mais jamais je ne dis que je dois me changer moi-même. Jamais je ne regarde ma prétention absolue selon laquelle le monde doit tourner autour de moi. Et quand les gens demandent « comment puis-je continuer ma pratique dans la vie quotidienne, » ils demandent pour la plupart « comment puis-je utiliser ma pratique pour m'assurer que le monde va continuer de tourner confortablement autour de moi ». On dit « je cherche la paix », et la paix veut dire « je cherche l'équilibre », mais cet équilibre que je cherche doit tourner constamment autour du centre de gravité qu’est le "moi". Comment puis-je vraiment continuer ma pratique dans la vie quotidienne? Par exemple, le patron vous téléphone et vous dit: "Viens dans mon bureau tout de suite." Voilà un autre centre ! Il dit viens et il faut y aller. En y allant on cherche à se rassurer: "Qu'est-ce qu'il veut? Je n'ai rien fait de mal! J'ai fait mon travail!" Ou bien : "Qui est-il pour me demander d’y aller ? Qui est-il, hein? Il est peut-être le patron, mais je suis aussi bon que lui!" Il y a une colère qui se manifeste. Anxiété, colère. Pourquoi? Parce qu'un autre centre est établi, parce qu’on doit tourner autour d’un autre centre. On se dit anxieux parce qu’on a peur de perdre son travail. Ou on se dit en colère parce qu’on n’aime pas la manière dont il nous traite. Mais il n’y a pas que ça. Ce sont les raisons qu'on se donne. On a peur, on est en colère parce qu'il y a un autre centre autour duquel on doit tourner. Et quand on demande : comment puis-je vraiment pratiquer dans ma vie quotidienne, ça veut dire : comment puis-je entrer dans l'insécurité? Toute notre vie est établie de façon à nous assurer la sécurité. Comment pouvons-nous alors entrer dans l'insécurité? Mais si vous êtes honnêtes, vous allez réaliser que ce n'est pas possible de maintenir la même sécurité, la même illusion d'être le plus important si vous désirez pratiquer sincèrment dans la vie quotidienne. Pourquoi pratique-t-on? Et ce "qu'est-ce qui va arriver si...?" est la cause de la souffrance et aussi l'effet de la souffrance. C'est comme une roue qui tourne constamment. En fait, ce "qu'est-ce qui va arriver si...?" est : "qu'est-ce qui va arriver si je m’aperçois que le « je » n'est pas le centre du monde?" Il y a un livre écrit par Alan Watts. Alan Watts était un homme qui trouvait que le Zen était un bon passe-temps. Mais néanmoins, il a écrit un livre avec un bon titre: "La Sagesse de l'insécurité." Et si on veut savoir pourquoi on pratique le Zen, c'est pour cette raison : trouver la sagesse de l'insécurité ou la sagesse de la créativité. C'est la même chose. On dit que la nécessité est la mère de l'invention. Ce n'est pas la nécessité, c'est l'insécurité. C'est lorsqu’on avoue : je ne sais plus, je ne sais plus... qu’il est possible que les forces créatrices, i.e. les forces spirituelles soient stimulées, soient éveillées. Et cela veut dire que si vous voulez vraiment continuer votre pratique dans la vie quotidienne, il vous faut entrer dans l'insécurité de la vie quotidienne. Il ne faut pas chercher à échapper à l'embarras par exemple. On est embarrassé par les autres; on est humilié par les autres. On se sent insécure face aux autres, face au patron, face au gendarme, face à une personne qui a de l'autorité et on évite ces situations. Si on veut vraiment continuer la pratique dans la vie quotidienne, on doit être présent. Mais quand on est présent, on doit laisser aller, on doit abandonner cette prétention : « je suis unique ». Cette prétention donne une identification. Je suis identifié avec tout ce qui affirme que je suis important. Mais cette identification est l'opposé, le contraire de la présence. C'est pourquoi il est tellement difficile d'être présent à une respiration, à une expiration, parce qu'il faut laisser aller, pour un moment, cette prétention. Et la plupart du temps, on n’est pas présent à la respiration, on est présent à l’idée de la respiration, on est présent à l’idée de la pratique du Zen. La plupart des personnes qui s'asseoient face au mur sont présentes à l’idée de la pratique du Zen. On se demande: est-ce que je le fais correctement? Est-ce que cet enseignement est bon pour moi? Est-ce que le professeur connaît ce qu'il dit? Est-ce que je fais des progrès? Et tout cela arrive parce que je ne suis pas présent à ma respiration. Je suis présent à l’idée de la pratique. C'est pourquoi je dis constamment, ne venez pas ici pour pratiquer le Zen. Laissez de côté le Zen. Quand vous enlevez vos souliers dans le hall d’entrée, enlevez aussi en même temps la pratique du Zen. Laissez la pratique du Zen en-dehors du zendo. Parce que la pratique du Zen, quand ce n'est qu'une idée, est une idée pour soutenir l'idée que "je suis important". Être présent dans la vie quotidienne veut dire qu'on abandonne pour un instant, une seconde, cette prétention que je suis important. Et quand ça arrive, c'est magnifique! Pendant un instant il y a une clarté, les couleurs sont plus brillantes, les sons sont beaucoup plus clairs, le chant des oiseaux est plus pur. C'est parce qu'on devient un; on est le chant, les fleurs; on est la situation. Pendant un instant, on tourne autour du centre de gravité du monde. Mais ce n'est pas facile. Parce que l'instant suivant, je suis identifié de nouveau avec ma prétention. C'est pourquoi il faut pratiquer sur les coussins, couper un peu, couper encore et encore cette prétention. On a peur que si vraiment on coupe cette prétention, on va en mourir, on va s'annuler, on va se détruire. Mais ce n'est pas comme ça. C'est la prétention qui est importante. Cette prétention, qu'est-ce que c'est exactement? Qu'est-ce que c'est ce désir, ce vouloir? C'est le désir de s'éveiller. C'est le désir de se réaliser. C'est le désir de trouver le bonheur complet. Et le bonheur complet et cela sont en conflit. Le bonheur complet, c'est le Bouddha, la vraie nature. Tous les désirs sont le désir d'être complet, le désir d'un bonheur complet. Et ce désir d’être unique, c'est le désir le plus intense pour se réaliser. Mais le problème, c'est que je voudrais me réaliser comme quelque chose, quelque chose qui a des limites. Comme cette personne et non pas comme cette autre; comme cet homme et non pas comme cet autre; comme une personne qui a ce titre et non pas telle autre, etc. Cela veut dire que quand on entre dans la vie quotidienne, ces deux centres de gravité sont là. Il y a des moments où on laisse aller. Il y a des moments par exemple où on écoute vraiment une autre personne. On devient un avec cette personne. On voudrait savoir non pas seulement le sens des mots que cette personne utilise, mais tout ce qui fait que cette personne parle de cette façon. Quand on aime quelqu'un, on veut savoir tout ce qui est possible au sujet de cette personne. On voudrait savoir ce qui est arrivé quand elle était jeune, quand elle était une jeune fille, une jeune femme, ses préférences, ses souffrances, ses intérêts. De temps en temps, c'est possible d'être un avec une autre personne de cette façon, même un étranger, et on doit rechercher cela. On doit être prêt pour cela et ça veut dire qu'on doit être présent. Un maître a dit lors de son grand éveil: "La lune est toujours la même vieille lune, les fleurs ne sont pas différentes, mais moi, je suis la substance des choses." En anglais : I am the thingness of things. The thingness of things... Je suis la « choséité des choses ». Et c'est possible de réaliser cela si on est présent. Si on fait l'effort d'être présent. Et qu'est-ce que c'est cet effort d'être présent? Ce n'est pas de se concentrer mais de se relâcher, d'embrasser, d'être ouvert pour un moment, de sourire pour un moment. Sourire non pas simplement avec les lèvres, mais sourire avec tout l'être. Laissez sourire l'univers pour un moment. Mais cela crée des tensions lorsqu'on le fait parce qu’alors l'autre centre de gravité surgit; il y a une tension. C'est pourquoi on essaie encore de s'échapper; on n'aime pas cet inconfort. On cherche le confort, par conséquent on n'aime pas cette insécurité qui arrive. Quand on aime une autre personne, on est toujours dans l'insécurité quand elle n'est plus là. Est-ce qu'elle m'aime toujours? Est-ce qu'elle va trouver une autre personne qu'elle préférera? Est-ce qu'elle me trouve trop égoïste? Est-ce qu'elle me trouve trop stupide? Toujours l'insécurité parce qu'on a donné à une autre personne, pour un moment, le centre de gravité. Mais on a toujours le même sentiment que « je suis important ». Dogen a dit que la pratique du Zen c'est de se connaître soi-même. Et pour se connaître soi-même il faut s'oublier soi-même. Quand on s'oublie soi-même, on est les dix milles choses. On est tout ce qu'il y a. Mais avant que nous ayions la créativité, la spiritualité ou la tolérance si vous voulez pour l'insécurité, il y a toujours la souffrance, la tension, le sentiment qu'il nous manque quelque chose. Quand on pratique on essaie de déplacer une montagne, la montagne de "je suis". C'est pourquoi il faut l'effort. C'est pourquoi il faut des heures et des heures et des heures de pratique. C'est pourquoi il faut la discipline, la douleur; c'est pourquoi il faut les sesshins. La pratique du Zen n'est pas un passe-temps. Si vous voulez vraiment pratiquer pendant la vie quotidienne, il faut que vous soyiez prêt à déplacer cette montagne. Qu'est-ce que vous voulez vraiment? Soyez présent! Soyez présent! Chaque jour il faut renouveler ce souhait : je veux être présent. Chaque jour. Pendant la journée, vous pouvez vous inventer des "réveil- matin". Ainsi, pendant le cours que je donne à Montréal pour les débutants, je donne un exercice à la fin du premier cours. Cet exercice est comme un réveil-matin. Je leur demande de porter une bande élastique autour d'un doigt pour une semaine; à chaque fois qu'on remarque cette bande élastique autour du doigt, on revient; on est présent; on laisse tomber pour le moment la prétention d'être important. Il y a peu de personnes qui peuvent le faire. Mais de temps en temps, il y a des personnes qui sont frappées par la magie de la vie quand il n'y a plus pour un moment cette exigence : « je suis important ». Voilà la direction qu'il faut prendre. C'est simple. Quand vous suivez la respiration, coupez à travers l’idée de la pratique. Ce n'est pas une pratique! Ce n'est pas une technique! Non! C'est la respiration! C'est tout! Vous n'êtes pas dans un zendo! Vous n'êtes pas sur les coussins! Non! Il n'y a que l'inspiration et l'expiration. C'est tout! C'est tout! C'est simple! Coupez! Coupez! Coupez! De cette façon vous allez déplacer les montagnes. Qu'est-ce que c'est ? Que sont ces passions aveugles? En même temps, je vais abandonner l'avidité; le désir de nourrir constamment, instant par instant, cette idole du "moi". Je ne vais plus boire le poison du "je". Quand on est présent, cela arrive d'une manière complètement naturelle. Et d'ailleurs, quand on est présent, on réalise que chaque situation, chaque tension, chaque souffrance, chaque douleur, chaque anxiété, chaque insécurité, chaque moment est une possibilité, une ouverture de la porte de cette prison du "moi". Quand on est présent, c'est naturel de réaliser cela ; c'est la présence. Et le quatrième voeu: je vais réaliser la grande voie du Bouddha. |
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