Nous allons lire un passage de Nisargadatta. Il est dit : « Votre soi est l’état qui germe soudainement, sans qu’il soit causé, ne porte aucune imprégnation de l’égo. L’état qui germe soudainement, sans qu’il soit causé, ne porte aucune imprégnation de l’égo, vous pourriez l’appeler « dieu ». » La soudaineté est la marque d’un véritable éveil. C’est soudain parce que ce n’est pas quelque chose de nouveau. C’est entier, c’est complet et c’est juste ce que vous êtes à ce moment même. La soudaineté est sa réalisation. L’état dans lequel la plupart des gens vivent comporte une constante recherche pour le futur, une constante projection dans le futur à propos de ce qui pourrait arriver, de ce qui devrait arriver, de ce qui ne doit pas arriver et ainsi de suite. Et c’est ce qui constitue le cœur même de notre vie illusoire. Bien qu’il nous soit constamment démontré que ce que nous anticipions, ce que nous pensions être la situation, ce que nous espérions être la situation, ne se réalise jamais dans les faits, nous continuons malgré tout à considérer ces projections dans le futur comme étant la réalité. L’éveil est l’abandon soudain de tout cela. On lâche en quelque sorte notre prise sur le futur. Nos peurs et nos espoirs sont tous orientés vers le futur. Ce n’est pas « ce qui est » mais « ce qui arrivera » qui nous rend anxieux. Une fois que nous savons « ce qui est », nous pouvons laisser de côté ce « qu’arrivera-t-il si? » et sentir une certaine paix peu importe la gravité de « ce qui est ».
Et il dit : « L’état qui germe soudainement, sans qu’il soit causé[…] » Il n’y a pas de voie pour arriver à l’éveil. Il n’y a rien qui provoque l’éveil parce que l’éveil est ce que vous êtes déjà. Quand on voit vraiment dans sa vraie nature, quand on parvient vraiment à l’éveil, on réalise qu’il n’y a justement pas d’éveil. Cela est souvent mal compris et l’est certainement par ceux qui dans le Zen Soto le prennent à la lettre. Bien sûr, l’énoncé se prête à une telle lecture. C’est le lâcher-prise du futur, de ce sentiment que quelque chose manque, que ma vie n’est pas comme elle devrait être, que ma vie est un gâchis et ainsi de suite. Et il est vrai que notre vie est souvent un gâchis, mais ce gâchis vient de nos tentatives pour l’éliminer. C’est un peu comme essayer de débosseler un chapeau de roue. La bosse que vous faites disparaître en frappant d’un côté se retrouve de l’autre côté.
Il dit : « Ce qui n’est pas issu d’une graine et n’a pas de racine, ce qui ne germe pas et ne croît pas, et en fleur et en fruit, ce qui vient à être soudainement dans toute sa gloire, mystérieusement et merveilleusement, vous pouvez l’appeler « dieu » ». Voilà ce que nous disions hier. On voit dans la vraie divinité. Et cela, comme il le dit, vient soudainement et dans toute sa gloire. Pénétrer « Mu », c’est un peu comme si vous êtes dans une pièce sombre et que soudainement quelqu’un la traverse, attrape les rideaux et les tire et la lumière du soleil entre à flots. C’est le « Mu » de Joshu, c’est le « Mu » de la clarté, le « Mu » de l’ouverture et vous pourriez dire que c’est le « Mu » d’aucun futur. Cela ne veut pas dire que lorsque vous êtes éveillé, vous ne pensez pas au lendemain, vous ne planifiez pas un événement qui doit se produire dans deux ou trois semaines et ainsi de suite. C’est là un aspect du futur; c’est celui du calendrier, pourrait-on dire.
Mais aussi il y a ce futur sentimental, ce futur de paradis terrestre, celui où tout sera révélé, confirmé et justifié. On peut comprendre très bien ce que j’entends par ce futur avec la vision chrétienne du paradis. Il y a une sorte de jugement, une sorte de conclusion, une sorte d’estampille certifiant que tout a été correct et valable. On se voit en train de franchir les portes du paradis, accueilli par une tape dans le dos de la part de saint Pierre qui nous félicite d’avoir réussi l’épreuve. C’est ce que je veux dire par ce futur et, évidemment, nous pouvons voir cela dans la pratique quand il nous vient ce sentiment : « Oh ! J’espère que je vais atteindre l’éveil », « j’espère pouvoir me rendre là », « tout ira bien une fois que j’y serai », « tout ira bien et les choses seront différentes à ce moment » et ainsi de suite. Et c’est cette attitude-là, cette sorte de fixation sur un paradis qui rend tout ce qu’on vit dans le présent insipide, terne, dénué d’intérêt. On a cet imaginaire doré et alors tout autour de nous semble couleur de plomb. Il s’agit de laisser tomber cette croyance illusoire en un état ultime et complet. La complétude, la quintessence, la brillance ne sont pas des illusions. Le paradis n’est pas en lui-même une illusion, c’est sa projection dans le futur qui en fait une illusion. Nous le plaçons à l’extérieur. C’est ce « quelque chose à atteindre » qui en fait une illusion. C’est exactement la même chose avec la notion de Dieu ou de Jésus ou de la Vierge Marie et toutes ces notions de perfection, d’amour, de sagesse. Nous les projetons à l’extérieur. Ce n’est plus nous. Comment pouvons-nous connaître Dieu si nous ne sommes pas Dieu? Comment pouvons-nous connaître le paradis si notre vraie nature n’est pas déjà le paradis? C’est comme saint Augustin l’a dit : « Si tu ne m’avais déjà trouvé, tu ne me chercherais pas. » Et c’est si vrai. Nous ne disons pas que nous devons abandonner nos idéaux. Il ne s’agit pas d’abandonner nos notions de perfection, de beauté, d’amour et tout le reste. Au contraire, mais nous devons pénétrer la source de ces notions. Elles ne viennent pas d’une lumière dans le futur, mais d’une irruption dans le moment, dans le présent. Ce n’est pas que vous allez atteindre le paradis, c’est que vous devez y revenir comme on revient chez soi.
Il dit : « Cet état est parfaitement inattendu, et cependant inévitable, […] » Et c’est vrai. Vous ne pouvez pas anticiper l’éveil. Vous ne pouvez tout simplement pas le faire. Et, très souvent, l’éveil se produit au moment où l’on est dans le pire, dans le plus difficile. Il provient du sentiment d’être abandonné et perdu. L’histoire de la crucifixion est intéressante à ce sujet et il y a deux façons de la comprendre. L’une est d’y voir l’histoire d’un homme qui a été crucifié et tout le reste. Mais l’autre est de la considérer comme une parabole du chemin qui mène à l’éveil. Et il me semble que la deuxième façon de voir est plus véridique que la première. Il est fort probable que la crucifixion provient d’un très ancien Mystère ou drame et qu’elle a été transformée en événement historique. Quoi qu’il en soit, vous pouvez la considérer comme une parabole de l’éveil. Et c’est intéressant que, juste à la fin, il y a ce cri du Christ : « Mon Père! Mon Père! Pourquoi m’as-tu abandonné? » En d’autres mots, Dieu lui-même a abandonné. La dernière raison d’être n’existe plus, il y a un sentiment de désespoir absolu. Puis, la suite est : « Entre tes mains, je remets mon esprit. » Autrement dit, le moment de désespoir total fait place à un moment de paix sublime et d’ouverture. C’est complètement inattendu.
Par conséquent, laissez aller vos attentes ou, plutôt, voyez ces attentes comme une force motrice dans votre pratique. Nous ne disons pas que vous devez vous empêcher de désirer l’éveil. Nous disons que vous devriez rejeter la notion d’éveil, mais conserver le désir. Aussi longtemps que vous entretenez cette image, aussi longtemps que vous lui associez des mots, aussi longtemps qu’il y a une image qui attise votre désir, vous mettez vos énergies à vous enfoncer dans un cul-de-sac, dans une impasse. Il est vrai que le désir est un ingrédient essentiel à la pratique. Peu importe que vous l’appeliez désir ou questionnement ou même s’il s’agit juste d’une sorte de gémissement intérieur. Il y a, à un certain niveau, un profond sentiment d’insatisfaction. Il s’agit de devenir complètement un avec cela. En devenant complètement un avec cela, éventuellement, ce désir lui-même se dissoudra. Ce n’est pas que le désir sera satisfait. En un certain sens le désir, comme nous l’avons dit, est ce qui obscurcit la vérité parfaite de ce que vous êtes. Mais aussi longtemps que vous donnez à ce désir un but ou une fin ou une raison ou autre chose, alors comme nous le disions, il y a un blocage continuel, c’est l’impasse. Mais si vous pouvez être totalement un avec ce désir, alors à la fin, vous trouverez qu’il est, dans un sens, de l’amour déformé ou contracté. Et lorsqu’il y a décontraction du désir, alors il n’y a plus que pur amour, pure unité, pure totalité. Ce sont là des mots signifiant tous la même condition indicible.
Il en va de même avec le questionnement. Le questionnement n’a pas à être suivi d’une réponse. Il ne s’agit pas de poser la question « Qui suis-je? » puis d’y répondre par « je suis ceci », pour que, ayant eu la bonne réponse, on obtienne la récompense de l’éveil. Cela ne se passe pas du tout ainsi. Le questionnement est exactement la même chose que le désir. C’est le questionnement qui est le problème. Il est trop focalisé, il est trop formel, il est trop conceptuel. Nous avons dit que l’une des voies par laquelle on peut vraiment travailler est d’éveiller le sentiment du merveilleux, le merveilleux de l’existence. Et vraiment, quand on commence à le sentir, on voit combien tout est merveilleux, même le cri des corneilles le matin ou le cri des goélands. Il y a là une merveille, une clarté, une qualité qui est tout à fait indescriptible. La seule attitude possible est d’être ouvert face à cela. Et cela peut être la saveur de la nourriture ou la chaleur d’un rayon de soleil ou même la vision d’une fleur juste comme elle est. N’importe quoi peut faire éclore ce sentiment d’étonnement. Et le questionnement est en quelque sorte un émerveillement immature. Et par conséquent, quand on travaille avec une question, il s’agit de pénétrer l’essence du questionnement. Il s’agit de faire de la question une question réelle, une question pleine de sens. Et alors, on voit dans la nature même de la question « Qui suis-je? » ou « Qu’est-ce que c’est? » Et on demeure avec ce questionnement. C’est le questionnement qui est essentiel. Il ne s’agit pas de fureter pour trouver une réponse.
Et cela est aussi vrai lorsque vous travaillez avec un koan. Ce n’est pas tout à fait le cas pour les koans qui viennent par la suite, bien qu’on y retrouve certains aspects de ce dont nous parlons. Et votre méditation ne doit pas devenir une tentative de trouver une réponse ou une démonstration que vous allez pouvoir donner au dokusan. Ne faites pas ça! Ne perdez pas votre temps et le mien en faisant ça! Ce n’est pas ça. Nous répétons encore que la seule vraie réponse à la question « Qu’est-ce que je suis? » ou « Qu’est-ce que Mu? » est de s’éveiller. Et vous pouvez mettre de côté tout ce qui se présente comme une réponse possible. Ne perdez pas votre temps avec ça! Allez plus profondément! Parfois nous vous questionnons pendant le dokusan et votre réponse semble ne pas être trop mauvaise. Dans ce cas, ne retenez pas cette réponse pour la réciter au prochain dokusan parce que la seconde fois ce n’est pas bon. C’est fini! Ce n’est plus votre réponse. Il y a des gens qui viennent au dokusan avec la même réponse, la même réponse, la même réponse pensant que c’est la réponse qui compte. Mais c’est la manière de répondre qui compte.
Il dit : « Cet état est parfaitement inattendu, et cependant inévitable, infiniment familier et cependant le plus surprenant […] » C’est si vrai. Vous pourriez dire : « Oh! Ça alors! C’était là depuis le début! Il ne cessait de répéter que c’était là, et c’est là! » Mais en même temps, c’est surprenant. Si vous travaillez avec « Qui suis-je? », il peut arriver que jaillisse en vous : « Oh! Mon dieu! Je suis moi! » Il y a une surprise. En fait, si vous n’éprouvez pas de surprise, c’est qu’il y a encore du chemin à faire. Parce que c’est surprenant. C’est extraordinaire que je sois moi ou mieux que je sois. Il y a là quelque chose d’extraordinaire. D’un côté, il y a l’infini de l’univers : les planètes, les étoiles, les galaxies, les amas de galaxies; des millions de molécules, une multitude d’espèces animales; tout ce qui est : arbres, oiseaux, vastes étendues des mers, océans et poissons, ... et puis « je suis ». Comment pouvez-vous passer à côté de cela? Comment pouvez-vous dire : « Non, je ne vois pas en quoi c’est surprenant. » C’est parce que c’est tellement enfoui sous le poids de la familiarité. « Je suis » : n’est-ce pas surprenant? N’est-ce pas merveilleux? N’est-ce pas extraordinaire? Mais, en même temps, cela va de soi. Tout vient de là, comment cela pourrait-il être autrement que complètement, parfaitement familier?
Il dit : « […] il est au-delà de toute espérance mais aussi absolument certain. » Voilà un merveilleux passage que nous avons ici parce que c’est justement ce dont il s’agit. Une situation désespérée. Il n’y a aucun espoir. Quand on travaille avec la question « Qui suis-je? » ou « Qu’est-ce que je suis? » ou « Qu’est-ce que Mu? », on en vient inévitablement à un complet désespoir. C’est ce qui provoque finalement le cri : « Mon Dieu! Mon Dieu! Pourquoi m’avez-vous abandonné? » C’est le désespoir, la déréliction. La désespérance nous attend au bout du chemin, mais le problème est que nous n’avons pas le courage d’y faire face. Il y a un sentiment qui émerge alors, une sorte de lassitude, l’impression de se trouver sur une voie sans fin, où l’on se sent dans l’enfer de Dante condamné à tourner en rond pour toujours. On en arrive là parce que l’attraction du « je », du sentiment que je suis quelque chose, ou plus précisément que je suis quelque chose d’important, d’unique, l’attraction de cette flamme de l’illusion n’a plus son pouvoir. En conséquence, il y a ce sentiment de n’avoir aucune direction, d’être nulle part sans raison d’être. Et nous nous démenons contre cela, nous nous battons contre cela, nous essayons de trouver où nous avons commis une erreur. Nous paniquons, nous nous mettons à boire, nous faisons n’importe quoi plutôt que de faire face à la situation. Mais c’est au cœur même de cette désespérance, de ce sentiment d’être perdu que l’ineffable surgit et, comme il dit, c’est absolument certain. Il importe peu, d’une façon ou d’une autre, que vous veniez ou non à l’éveil. Cela n’a vraiment pas d’importance puisque c’est inévitable. C’est certain, il ne peut en être autrement. Il ne s’agit pas de convertir tel mélange en tel autre mélange. Ce n’est pas cela du tout. C’est plutôt comme le matin quand il y a un brouillard impénétrable qui enveloppe tout. Puis, le soleil se lève et tout le paysage apparaît alors sous vos yeux. Vous êtes déjà éveillé. Mais il y a cette chose, cette sécheresse, ce sentiment d’insatisfaction qui vous empêche de rester assis et de dire : « Bien! Éventuellement cela va arriver. Alors pourquoi m’en faire? » Si l’on pouvait vraiment mais vraiment faire exactement cela, alors, à ce moment-là, ce serait l’éveil. Ce serait fait, fini. Autrement dit, on lâcherait prise, vraiment, instantanément. Mais quand nous disons que tout est déjà accompli, que toute chose est comme elle est, que tout est dans le moment présent, les gens ont souvent alors ce sentiment que le sol se dérobe sous leurs pieds. « Oh! Mon Dieu, est-il en train de me dire que cette vie misérable que j’ai présentement est tout ce qu’il y a? De quoi parle-t-il? Comment peut-il dire cela? C’est précisément de cela dont je veux m’échapper! » Ce que nous disons, c’est : « Oui! Cessez d’essayer d’en sortir, mettez de côté ce monde imaginaire que vous tentez d’atteindre. » Et, comme Yasutani, vous verrez que « même une tasse fêlée est parfaite. » Vous verrez vraiment dans la crotte sèche de Ummon. ( Rappelez-vous qu’on lui a demandé :
« Qu’est-ce que le Bouddha? » et qu’il a répondu : « De la crotte sèche. ») La parfaite simplicité, le parfait être-là, la parfaite ainsité, la parfaite clarté sans aucune sorte d’enjolivement. Voilà la signification de ce qu’on dit à propos des choses inanimées qui prêchent le dharma mieux que n’importe quel Bouddha le ferait, mieux que n’importe quel Bodhidharma, Ummon, Nansen.
Il dit : « Parce qu’il est sans cause, rien ne peut lui faire obstacle. » En d’autres mots, ce n’est pas dépendant et par conséquent il n’y a pas à attendre que les circonstances soient propices. Il n’y a pas de circonstances propices pour l’éveil. Nous avons dit très souvent que cela est précédé par une dépression, par un désespoir mais cette dépression et ce désespoir ne sont pas obligatoires. Nous ne disons pas que si vous n’êtes pas désespérés, vous ne faites pas partie du groupe. Pas du tout! Ce que je dis est que si cela vient, si cette dépression se produit, si vous vous sentez perdu dans le désert, alors vivez avec! Cela ne durera pas. Vous passerez au travers; un jour, deux jours, une semaine au plus. Ce n’est pas parce que vous traversez ce stade que vous aurez toujours à le supporter. Quelle que soit l’épreuve que la vie vous réserve, soit vous la surmontez, soit vous mourrez. C’est la seule alternative. Et par conséquent, la question n’est pas de savoir si vous allez passer au travers ou non; la question est de savoir comment vous allez passer au travers. Allez-vous faire de la situation une véritable occasion de cheminer? Se présentera-t-elle vraiment à vous comme une porte du dharma de telle façon que vous pourrez remplir le troisième vœu que vous prononcez régulièrement depuis des années? Est-ce qu’il en sera ainsi ou allez-vous ramper misérablement, vous aplatir, implorer le sort ou Dieu, ou n’importe quoi d’autre, de vous épargner? Comme le disait Gurdjieff : « Voulez-vous mourir comme un chien? »
Il dit : « Il n’obéit qu’à une loi : celle de la liberté. » Voilà, c’est la liberté! De plus, c’est ainsi dès maintenant. C’est parce que nous déterminons que ceci est plus important que cela que nous sommes limités. C’est la seule chose qui nous limite. Parce que ceci est plus important que cela, alors nous avons à soutenir ceci et à combattre cela, et c’est parti!
Il dit: « Tout ce qui implique continuité, série, passage d’un état à l’autre ne peut pas être réel. » Il n’y a pas de voie qui mène au nirvana. Rappelons-nous le koan quarante-huit dans lequel un moine demande à un maître : « Dans les écritures, il est dit qu’il y a, dans les dix directions, une voie qui mène au nirvana. Quelle est cette voie? » Et pourtant nous disons qu’il n’y a pas de voie qui mène au nirvana. Si on peut voir cela et le pénétrer, alors on peut voir clairement dans le reste du koan. Un maître répond en traçant une ligne dans les airs et un autre maître dit : « Cet éventail bondit jusqu’au trente-troisième ciel et heurte le nez du Dieu Indra. »
Il dit : « Tout ce qui implique continuité, série, passage d’un état à l’autre ne peut pas être réel. » Il y a des gens qui pensent qu’ils peuvent simplement s’asseoir et demeurer ainsi pour éventuellement être libérés. Je suis désolé, mais ce n’est pas ça. C’est maintenant et non pas dans le futur. C’est maintenant et ce ne peut être que maintenant. Il n’y a pas de raison pour que ça ne puisse pas être maintenant. Il n’y a pas de raison pour que, en ce moment-même, vous ne vous leviez pas tous et sortiez. Fini! Pourquoi ne le faites-vous pas? Parce qu’il y a ce fardeau de l’illusion que vous ne pouvez tout simplement pas sacrifier, et la part la plus précieuse de ce fardeau est votre propre souffrance. « Comment puis-je déposer cette souffrance si facilement quand j’ai peiné toute ma vie à la porter? Il est ridicule de dire que je peux faire cela. Autrement dit, toute ma vie aura été inutile! Non, je ne vais tout de même pas déposer mon fardeau. Je ne peux pas balayer toute ma vie du revers de la main. »
Il dit : « Dans la réalité, il n’y a pas de progression. Elle est définitive, parfaite, non relative. » Voilà un passage remarquable : « Dans la réalité, il n’y a pas de progression. Elle est définitive, parfaite, non relative. » Plusieurs personnes pensent que la pratique spirituelle est une croissance de l’esprit qui passe par différents stades et qu’à chacun de ces stades quelque chose est ajouté. C’est pourquoi il grandit et devient plus riche, plus sage ou plus mature ou quelque chose de ce genre. Mais ce n’est pas comme cela. Comment pouvez-vous ajouter quelque chose à ce qui n’est pas quelque chose? Comment pouvez-vous développer quelque chose qui n’est pas une chose? Ce dont nous parlons est de cet ordre. C’est à ce niveau que cela se situe. C’est comme dire qu’un miroir qui contient beaucoup d’images reflète mieux ces images. Peu importe le nombre d’images qu’un miroir reflète, ses reflets n’augmentent ni ne diminuent, ne sont pas plus ou moins purs, ne sont pas plus ou moins déformés.
Et alors la personne demande : « Que puis-je faire pour l’amener à se manifester? » (rires) Après tout ça! Et Nisargadatta dit : « Vous ne pouvez rien faire. » Il arrive très souvent que quelqu’un arrive et me dise : « Vous savez, je ne peux pas faire cela. Je ne peux absolument pas le faire. C’est trop! Je ne sais pas quoi faire. » Enfin! cette personne revient à elle-même. Enfin! il y a une vérité qui commence à briller. Et très souvent, vous savez, il y a ce désespoir qui accompagne cet aveu parce que la personne se dit : « Il faut que j’y arrive. Il n’y a que moi qui peux y arriver. Je suis le seul maître». Toutes nos vies, nous nous sommes répété cela. Un jour, un poète a dit : « Je suis le maître de mon destin, je suis le capitaine de mon âme!» Mais quand on voit qu’on ne peut rien faire, cela ne signifie pas que rien ne peut être fait, ce n’est pas ce dont il est question. Cela signifie qu’enfin quelque chose peut arriver, quelque chose peut être fait. Nous tentons de le faire comprendre à ces gens en leur disant : « Très bien! Je vais sonner la cloche et vous allez vous lever et vous allez sortir. Comment allez-vous faire ça? » Évidemment, on ne le sait pas, mais ce qui se lève, ce qui marche, ce qui parle, ce qui vit est ce qui fait le travail. Cette croyance que « c’est moi qui fait le travail » est totalement illusoire et vous aurez le sentiment que « si je ne suis pas aux commandes, je deviendrai comme une machine qui s’emballe». Mais non, quand je me lève, je me lève avec juste la bonne quantité d’énergie nécessaire. Quand j’ouvre la porte, je l’ouvre avec juste l’énergie requise. Quand je parle, j’utilise les bons mots dans le bon ordre. Il n’y a pas de mots qui fusent de toutes parts. Il y a un sens, il y a une totalité, il y a une organisation dans ce que je dis et pourtant ce n’est pas moi qui le dis. Je ne sais pas ce que je vais dire jusqu’au moment où je le dis effectivement. En d’autres mots, il y a, pourrait-on dire, un merveilleux, un incroyable pouvoir de création qui contrôle tout et ce merveilleux pouvoir de création, c’est vous. Non pas dans le sens « je suis ce pouvoir de création ». Quand vous le dites ainsi, alors tout redevient encore une fois une illusion. C’est pourquoi nous exigeons de vous une démonstration [en dokusan]. Nous voulons que vous laissiez aller vos prétentions, vos paroles et le reste, et que ce que vous manifestez jaillisse de la source. Vous ne pouvez tout simplement pas faire autrement. Ce que nous voulons, c’est de vous amener à laisser tomber ce détour que vous prenez constamment, de le laisser tomber juste assez pour que vous voyiez qu’il s’agit en effet d’un détour. Voilà! Et puis le travail qui suivra pendant le reste de votre vie vous permettra d’abandonner complètement ce détour. Mais vous ne voyez pas ce « je suis comme ceci et comme cela », ce « je suis le corps » et tout le reste, vous ne le voyez pas comme un détour. Vous le voyez comme le point de départ, vous le proclamez comme étant l’origine. Vous en faites la source, mais ce n’est pas le cas. C’est une déviation sur le chemin.
Nisargadatta dit : « Vous ne pouvez rien faire; mais vous pouvez éviter de créer des obstacles. » Autrement dit, on peut commencer à laisser aller cette croyance que « je suis aux commandes »; lâcher prise; commencer à examiner ce que nous avons appelé le détour. Nous pouvons vraiment examiner ce je et quand nous disons « je suis en colère », nous examinons vraiment ce je. Que voulons-nous dire quand nous disons « je suis en colère » ou « je suis en train de marcher »? Que voulons-nous dire par « je suis le corps »? Qu’est-ce que cela signifie « je suis le corps »? De cette façon, on continue à fouiller cet obstacle, ce détour que l’on crée, jusqu’au moment où l’on dit : « Ah oui! Je ne suis pas ceci. Je ne suis pas cela. Ce n’est pas moi! » C’est comme s’il y avait toute une masse dans « je suis cela », « je suis ceci » … comment dire … c’est comme l’iceberg qui se détache de la banquise, un énorme bloc qui cède et glisse dans la mer. On se sent en train de lâcher prise. Ce n’est pas que « je lâche prise », c’est qu’il y a lâcher prise. Mais cela arrive seulement si l’on a sincèrement examiné la question « Qui suis-je ? ».
C’est comme lorsque vous êtes avec un ami, il y a un « je suis » qui est relié à cette relation. Il en est de même si vous êtes avec un de vos parents ou avec votre enfant, votre épouse ou peu importe. Dans cette relation, on perçoit une certaine qualité qui vient du je. Il y a le sentiment du je dans « je suis ceci … ou cela ». Et alors, simplement et patiemment on entre à l’intérieur de ce je, « je suis ceci ». On se glisse au cœur même du je. Par exemple, vous connaissez peut-être une personne ou vous avez un ami envers qui vous ressentez toujours de l’irritation à cause de leur façon de parler ou n’importe quoi d’autre. Alors, entrez dans cette irritation, dans ce sentiment que « je suis irrité » par elle ou lui. Ou il y a une autre personne qui vous met mal à l’aise, même qu’elle vous rabaisse. Entrez dans ce sentiment d’être rabaissé par cette personne, dans ce malaise. Saisissez le je de cela. Ou encore, vous êtes face à la caissière de la banque et vous la fustigez. Vous la remettez à sa place. Entrez encore une fois dans ce je qui s’emporte, qui remet la caissière à sa place. C’est plus facile quand vous pratiquez à la maison qu’ici pendant une sesshin. Dans une sesshin, ce n’est pas aussi facile parce que la situation n’est pas aussi immédiate. C’est pourquoi très souvent la pratique du soir a une formidable valeur. Pendant la journée se sont produites toutes sorte de rencontres dans lesquelles sont apparus ce que l’on pourrait appeler une variété de je. Et quand vous vous rendez compte de cette variété de je, je grandiloquent, je humilié, je amical, je irrité, vous vous dites : «Minute! Comment puis-je être tous ces je? » Voilà une façon d’aborder la question. Je ne dis pas que c’est la seule voie, mais c’est une façon de connaître la personnalité en action. C’est pourquoi, bien sûr, il est si profitable, terriblement profitable d’être présent durant la journée. Pendant la journée, vous êtes dans la situation où vous vous voyez marcher vers la caissière, sur le point de lui faire connaître votre façon de penser, à propos de ceci ou de cela. Et vous voyez ce qui se passe, la tension qui monte, les émotions, la façon dont le corps se tient et ainsi de suite. Et puis, plus tard, vous êtes vraiment en mesure de voir à l’intérieur de cela. En d’autres mots, ce qui se passe, c’est que vous vous retrouvez confronté à l’obstacle, au détour, à ce reflet qui se proclame la source de la lumière.
Il dit : « Observez votre mental, voyez comment il naît, comment il fonctionne. » C’est justement ce que nous venons de dire. Vous n’êtes plus identifié au mental. Autrement dit, c’est là le moment de transition où vous dites « je ne suis pas cela ». Il y a la présence et il y a ce à quoi on est présent. Et il y a un lâcher prise, une partie qui se relâche. Ce n’est pas une décision, c’est une observation. C’est quelque chose dans lequel vous voyez. Après coup, vous essayerez peut-être de caractériser, de façon conceptuelle ou verbale, mais même là, au moment où cela se produit, vous avez beau vous dire « je ne suis pas cela », en réalité, il ne s’agit pas d’une reconnaissance verbale, mais d’une reconnaissance qui se situe au-delà des mots. Mais, répétons-le, l’objectif est que vous arriviez à vous connaître tel que vous êtes au cœur de l’action. Et quand vous parvenez à vous connaître, à connaître cette personnalité en action, alors le connaître ne lui est plus identifié.
Il dit : « Quand vous vous tenez immobile, ne faisant que regarder, vous vous découvrez vous-même comme la Lumière qui est derrière l’observateur. » En d’autres mots, c’est vraiment là que se produit ce qu’on peut appeler l’éveil : il ne suffit pas d’être simplement présent. Il faut aller au-delà de cela. Il y a très souvent une sorte d’état de samadhi qui précède l’éveil. Il s’agit d’un état de pure présence. C’est comme si le monde était transparent, comme si vous pouviez marcher à travers les murs. Il n’y a plus de barrières. Le monde est sans limites parce qu’on est tout entier dans la présence. Mais cela n’est pas assez. On doit aller plus profondément.
Il dit : « La source de la lumière est obscure, et inconnue la source de la connaissance. Seule cette source est. » Voilà une observation intéressante. La source de la lumière est obscure. Autrement dit, elle est inconnaissable, complètement inconnaissable, mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de connaître. C’est un peu ce que disaient les alchimistes : « Notre soleil est un soleil noir. » Autrement dit, vous ne devez pas essayer de vous voir vous-mêmes. Il est inutile d’essayer de vous trouver vous-mêmes de cette façon. C’est ce que nous disions : c’est la question, ce n’est pas la réponse. Ce que vous êtes est au-delà de toute connaissance et pourtant toute la connaissance vient de ce que vous êtes.
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