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CRÉER LA CONSCIENCE |
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Traduit de l'anglais
par Monique Dumont Au moment où je traduisais ce livre, je rencontrais périodiquement M. Low pour des séances de travail au cours desquelles nous corrigions les chapitres déjà traduits. Au cours de ces séances, il arrivait souvent quà loccasion dune phrase sur laquelle on sarrêtait, dun commentaire ou dune question que je posais, M. Low se lance dans une sorte dimpromptu, improvise autour dune idée ou se livre à une réflexion à voix haute apportant toujours un éclaircissement en même temps quune perspective pour moi inattendue. Je cueillais au vol ces moments tout à fait imprévus, qui jaillissaient spontanément et que jappelais en moi-même de petits éclats de lumière. Je me trouvais chanceuse de bénéficier de ces moments privilégiés qui me permettaient de pénétrer plus profondément sa pensée et ainsi délargir la mienne. Jai remarqué que je quittais toujours ces rencontres dans un état dinterrogation étonnée (le mot « wonder » serait encore plus juste), avec limpression que lespace sétait ouvert, dilaté. Lesprit sétait dilaté. Il y avait une plus grande clarté, exactement comme après un teisho. Quand je tentais de prendre des notes en revenant chez-moi, le souvenir de la formulation exacte commençait déjà à sestomper, souvent les mots me manquaient, mais la clarté était là, lespace était là, indéniable. Un jour je me suis dit que jaimerais faire un recueil des propos de M. Low que jintitulerais : The sûtra of Wonder. Le titre me plaît énormément. Il mapparaît refléter exactement la coloration particulière que prend son enseignement, sa caractéristique, cest-à-dire son insistance, pour ne pas dire son entêtement, à vouloir que se réveille en nous cette capacité détonnement. Wonder ! C'est un peu pour recréer si possible cette ambiance que jai pensé faire une entrevue avec lui à loccasion de la parution de son livre : Créer la conscience. Ce livre-là, cest son livre, cest-à-dire celui quil considère comme le plus important, qui lui a coûté le plus defforts aussi, dans lequel il a tenté darticuler ses idées et ses intuitions les plus fondamentales et où il développe une vision radicale, qui va à la racine de lévolution, son moteur interne, son dynamisme quil appelle lambiguïté. Je nai pas lintention ici de résumer ce livre. Je crois bien dailleurs quil ne se résume pas. Mais disons que ces mêmes moments déclaircies, dinterrogations étonnées, ces « Ah ! », je les ai vécus aussi en le lisant et en le traduisant. Ils me sont venus souvent alors que je buttais sur un passage particulièrement difficile et que je devais marrêter pour jongler. Ou quand je relisais un chapitre pour la énième fois. Cest pourquoi dailleurs je dis que la meilleure façon de lire ce livre, cest de le relire. Cest comme marcher dans un nouveau paysage : on ne peut pas tout voir dun seul coup. Il faut se laisser le temps de le marcher et de le contempler. Ce livre, en loccurrence, il faut le ruminer ! « Pour vraiment comprendre ce dont je parle, dit M. Low, il faut lire ce livre avec ses muscles ! » C'est une compréhension qui n'engage pas que l'intellect ; c'est tout l'être qui doit être mis à contribution. Le lecteur est appelé à participer, par son attention, sa réflexion et son questionnement, à l'émergence d'une nouvelle image de l'homme et de l'univers, à un changement radical de perspective.Ce livre nest pas un livre de philosophie, ni un livre de science, ni un livre typiquement « zen », encore quil parle dévolution, de grands thèmes philosophiques, de créativité, de zen et dautres choses et quil se termine sur la musique. Cest un inclassable. Ce serait plus près du mythe, dit M. Low en introduction. Parce que le mythe sintéresse aux origines, à la source. Mais lorigine dont il est question ici nest pas située dans un temps horizontal, le temps de la chronologie et des événements ; lorsque M. Low parle de lorigine de la conscience et de la vie, il ne retourne pas dans le passé. Cest lorigine dans le « maintenant », cest à une ouverture à la verticale qu'il nous convie. «Ce que jai tenté de faire, ma dit M. Low, cest douvrir une perspective entièrement nouvelle sur le mystère de la vie, sur ce quon pourrait appeler « le miracle de lêtre ». Le livre en un sens sest écrit de lui-même. Quand je pense à ce qui se produisait quand jécrivais, je dirais que cétait comme de regarder constamment dans ce que T. S. Eliot appelle « le cur de la lumière ». Pas au sens littéral évidemment. » Cest donc au cur de la lumière, au cur de la conscience, que ce livre nous invite, au coeur du miracle de lêtre, là où un est deux et deux est un, dans le moteur de lévolution : lambiguïté . Après avoir lu le livre, quelquun ma dit un jour : « Il nous amène au seuil de lindicible». Jai trouvé que cétait la façon la plus juste de le condenser en une seule phrase. Il nous amène à frôler constamment le mystère, jusqu'au seuil qui se révèle, de ce côté-ci de lindicible et pour autant que nous soyons capables de nous y tenir, dans l'ambiguïté, et aussi dans l'émerveillement |
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Entretien avec Albert Low par Monique Dumont |
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Il y a cette croyance répandue que les machines sont intelligentes et quun jour leur intel-ligence surpassera celle des humains. Cette façon de penser est le résultat dune vision mécanique de la vie et de la conscience. Une véritable compréhension de la créativité, et cest ce que jai tenté de montrer dans mon livre, amène au contraire à voir que les machines ne peu-vent pas être créatrices A moins de saisir lambiguïté, nous ne comprendrons jamais la vie et la conscience. Elles ne se laissent pas appréhender par la raison ou par la logique binaire. Si nous persistons à voir la vie et la conscience comme étant, bien que complexes, le jeu de causes et deffets mécaniques, nous entrerons en relation avec les autres de plus en plus comme si nous étions de simples machines. Ce qui fait lessentiel de lhumain risque dêtre oublié et nous pourrions vraiment entrer dans un âge des ténèbres.<Albert Low> En effet (rires...) Quand je réfléchis à ce qui ma poussé à écrire ce livre, je dirais quil y avait un certain, comment dirais-je, désir de partir une croisade! Mais vous savez, ce nest pas nouveau dans la tradition zen. Les maîtres anciens ont toujours raillé ou vertement critiqué le bouddhisme institutionnalisé de leur temps. Nous navons plus une institution religieuse dominante aujourdhui, mais nous avons quelque chose qui est presque une religion et cest la société technologique. La télévision en particulier mapparaît comme le foyer de cette société tech-nologique dans laquelle nous vivons. Et ce que je voulais faire dans mon livre, cest damener les gens à sinterroger, à remettre en question toute cette idée que «nous sommes des machines», que «nous sommes programmés». On entend souvent ce genre de phrases : «nous sommes programmés pour faire ceci ou cela», ou «vous devez presser le bon bouton pour avoir la bonne réaction», ainsi de suite. Ça me donne un sentiment de claustrophobie spirituelle quand je lis des livres où lhumain est constamment dévalué, rabaissé au nom de la science, de la pensée «dure». Et je crois quaujourdhui cest la chose la plus contraignante pour les humains, et aussi un grand obstacle à la capacité de sétonner, de sémer-veiller. Cet endoctrinement auquel nous sommes cons-tamment soumis, ce constant rabaissement à létat de machine, il faut le voir pour ce que cest : unique-ment de la propagande ainsi que de la pensée médiocre. Mon livre en quelque sorte est un cri dans le désert, car il ny a pas beaucoup de réactions con-tre cette façon de penser, cest un cri dexaspération contre cette pensée qui est si superficielle et si pau-vre. Cest une sorte de «réveillez-vous!». Et cétait en arrière-plan quand je lécrivais. Oui, tout à fait. Car cela vient avec la pensée technologique, la pensée technologique est toujours à un seul niveau, toujours à la surface. [idée dhiérar-chies de significations ou de profondeur nexiste tout simplement pas pour cette pensée. Tout est réduit àun seul niveau. Vous savez, tout nest pas explicable. Ça ne veut pas dire non plus que tout est inexplicable. Tout est approprié à son niveau approprié. Ainsi, il ny a rien de mal dans le fait de dire : «Supposons que nous pouvons comprendre lêtre humain sans avoir recours à la conscience. Supposons que nous pouvons le voir comme une machine. Et voyons en conséquence jusquoù on peut aller dans la com-préhension». Il ny a rien de mal là-dedans. Mais le saut de «supposons» à «cest ainsi» est ce qui cons-titue pour moi une pensée superficielle. Nous employons des métaphores comme leviers pour nous amener dans des régions inconnues et ensuite nous les prenons au pied de la lettre. Oui, on peut dire que lunivers est une machine, comme métaphore, cela nous donne une sorte de contexte, mais de dire que lunivers est vraiment une machine, ce nest que de la pensée pauvre. Cest une violation de ce qui fait lessentiel des êtres humains. Quand on regarde du point de vue de lévolution de la conscience, la notion même de lhumain change. Ce quil y a, cest une force intelligente, dynamique et créatrice à loeuvre qui se manifeste comme humain entre autres. Dans le bouddhisme, il y a cette notion de Bouddha cosmique ; pour parler de lultime, de cette force dynamique, on peut utiliser lexpression Bouddha cosmique. Cest la réalité. Ce que lon voit sur lécran de la conscience, cest aussi le Bouddha cosmique. Quand le maître a dit «Les montagnes, les arbres, le ruisseau, cest mon visage», il disait la même chose ; cest le visage du Bouddha cosmique. La science a introduit la notion dun monde objectif abstrait, dépersonnalisé. Alors quand on entend dire que le monde nest pas à moi, ou que la conscience nest pas à moi, on a tendance à traduire cela en empruntant la vision scientifique abstraite et objective. Mais ce nest pas ainsi. La force créatrice nest pas abstraite, elle est concrète, aimante, personnelle, elle ne peut se manifester quen tant que moi, mais vous avez raison, ce moi nest pas mien. Voyez-vous, lorsque les gens essaient de répondre à la question «Qui suis-je?», ils cherchent dans un monde abstrait, ils essaient dadopter un point de vue objectif, demeurant ainsi dans la dualité observateur ou participant. Mais il faut aller au-delà de cette dualité, à la source doù elle provient, et ça cest la réalité. Quand nous sommes en samadhi, il y a cette lumière vibrante, cet amour vivant, il ny a rien dabstrait ou dimpersonnel. Quand les gens ont peur de la mort, ils ont peur de ce néant froid et abstrait quils créent par leur conceptualisation de la mort. Non, car elle laisse entendre quil existe une conscience dont je serais une partie. Ce dont je parle ne peut se manifester que concrètement tout est son entière manifestation. Ça ne se manifeste jamais partiellement. On ne peut avoir des parties ou des morceaux dunité. Quand lunité se manifeste, elle se manifeste absolument, complètement. Et cest ce qui nous donne cette vision déformée de nous-mêmes, car nous avons à la fois tort et raison. Nous sommes la pleine manifestation, lunique qualité de ce Bouddha ou quelque soit le nom quon lui donne, mais parce que nous investissons cette qualité dans une forme, parce que nous disons que cette forme a lunique qualité du Bouddha, nous entrons en conflit avec une autre forme qui prétend la même chose. Tant que nous ne permettons pas a la force créatrice elle-même de prendre le dessus, il y a conflit. Quelquun a déjà dit tout est unique, il ny a pas de différence. Cest une phrase très intelligente. Ah oui, cest certainement mon livre le plus important. Mais plus jy pense, plus je doute quil ait beaucoup dimpact. Il heurte de front le courant dominant. Il demande un virage que bien peu de gens sont disposés à faire. Vous savez, la plupart des gens saccrochent émotivement à leur compréhension; ils la voient comme loeuvre de leur vie. Et quand cette compréhension est remise en question, cest comme si cétait loeuvre de leur vie qui létait. Encore là, cest investir labsolu dans la forme. Alors plutôt que de voir le processus créateur, au lieu de se dire : «Oh, cest formidable, je peux tout jeter par terre et tout reconstruire dune façon complètement différente... » on se braque. Ce doit être une personne qui aime les idées, qui aime se colleter avec les idées. Non pas aimer lidée uniquement pour lidée, mais aimer lidée parce quelle focalise, concentre son énergie créatrice, sa lumière. Une personne qui cherche la vérité et aime les idées comme un chemin vers la vérité et est prête à investir beaucoup defforts en conséquence. Parce que tout notre mental, toute notre façon de penser les choses vise à nous faire échapper à lambiguïté. Habituellement, on utilise ce mot quand on veut dire quil existe deux aspects, deux façons dinterpréter une chose. Jutilise ce mot dune façon spé-ciale. Prenez cette table par exemple vous pouvez la regarder au niveau de sa forme ou au niveau de sa substance. Il y a donc une ambiguïté ici. Vous ne pou-vez voir la forme lorsque vous regardez la substance et vice-versa. Les deux pourtant sont là. Donc vous voyez le tout, mais le tout que vous voyez nest quune partie: la forme de la table par exemple ou sa matière. Cest ce que jentends par ambiguïté. Une métaphore est une ambiguïté aussi. Quand vous dites «les pommettes de ses joues sont des roses», est-ce que vous voyez les pommmettes ou les roses? Cest la tentative de réconcilier ce qui est incompati-ble, limpossibilité de voir les deux en même temps qui rend la métaphore vivante. Oui. Cest ce que jintroduis dans la notion dam-biguïté, jintroduis lélément créateur que jappelle lunité. Nous sommes un et nous voyons un, naturellement. Il y a cette tendance naturelle à tou-jours voir lunité. Les tests de Rorschach, par exem pie, ce sont des taches dencre, mais on ne peut se contenter de les laisser ainsi, il nous faut les trans-former en visages, en animaux, etc. Nous structurons constamment, nous transformons constam-ment des éléments disparates en une unité cohérente. Il y a donc cette pulsion vers lunité. Et pourtant, en même temps, nous les humains voyons le monde à partir de deux points de vue complètement opposés. Uun comme si nous étions au centre du monde et lautre comme si nous étions à lextérieur, à la périphérie. Vous pouvez voir cette pièce par exemple comme si vous étiez dedans, comme si la pièce vous enveloppait, et vous pouvez la voir aussi comme si elle était devant vous, comme si vous étiez à lextérieur. Ce sont deux points de vue complètement différents. Ils sont tous les deux valables, mais pourtant nous exigeons un seul point de vue. Par conséquent il y a une tension qui est générée; il y a deux points de vue et il y a cette aspiration àlunité. Alors nous créons un autre centre qui est une réconciliation, autant que faire se peut, de ce conflit. Quelquefois le centre réconciliateur fonctionne en niant lun des deux points de vue. Cest ce quon voit dans la science moderne on dit que la conscience n existe pas, quil ny a que le monde matériel, et donc pour un temps cette tension fondamentale est apaisée. Mais quand on vit concrètement, quand on vit notre vie de tous les jours avec la famille, les amis, le travail etc., on ne peut pas le faire. On est constamment plongé là-dedans et on doit constam-ment trouver un centre sta-bilisateur dans un monde en totale mou-vance. Cest ce qui donne naissance aux tensions, aux souffrances, aux réussites et aux joies, selon que le centre est sta-ble ou instable sécu-risant ou menaçant. Oui, la logique classique dit cest ceci ou bien cest cela. Ça ne peut pas être les deux. Mais il ny a pas que cela en jeu. Vous voyez, quand je parle de lambiguïté, et de la logique de lambiguïté, jessaie de montrer la structure de ce qui est une sit-uation intelligente, dynamique, créatrice. Cest ce qui est fondamental. Dans la pratique zen toutefois, on nessaie pas den parler, on lest, et tous les koans tentent de débarrasser les gens de cette tendance àen parler. Seulement lêtre. Je crois que cest essen-tiel. Mais en même temps, si notre vision qui découle de notre pratique zen se butte constamment à un monde qui nie la vérité de ce que nous voyons, alors nous allons constamment nous sentir comme des marginaux, et à moins davoir la capacité de passer au travers, cela peut même rendre la vie plus difficile. Je sais que des personnes qui ont vécu des expériences de mort imminente ayant complètement changé leur compréhension de la vie ont dû parfois suivre une sérieuse thérapie pour être en mesure de sadapter au monde. Mais ils le font ; ils sadaptent. Mais moi je veux adapter le monde ou la vision de monde à la réalité quon peut entrevoir avec la pratique du zen. Nous vivons à une époque où la culture est très diversifiée, très éclatée. Nous vivons une époque de très grande ambiguïté. Avant, les gens pouvaient partager une réalité commune, que ce soit un pays, une religion, une croyance etc., ils pouvaient se référer à une réa-lité commune. Maintenant, chacun a sa propre réalité, chacun a des droits, cest le règne des minorités. Cest quelque chose de complètement nouveau, les minorités ont plus de droits que la majorité. Oui cest horrible. Et cest pourquoi, comme je le disais au début, je lutte, je ne veux pas dire que je vais commencer une croisade (rires).., mais je réagis à cette situation qui veut faire de nous des machines. Il nous est encore possible de voir lénorme potentiel dans le chaos actuel des réalités multiples. Voyez-vous, comme je lentends, chacun de nous est la totalité.... Alors trouver une façon de nourrir cela, dune manière non-exclusive.... Cela peut se com-prendre à laide de la métaphore du filet dlndra. Vous devez être une des billes de cristal, vous com-prenez? On ne peut pas le regarder de lextérieur; de lextérieur, toute la métaphore est détruite. Nous devons le voir de lintérieur de la bille de cristal. Autrement dit, non pas à partir dune position pri-vilégiée. Si vous le regardez de lextérieur, cest le point de vue de Dieu, loeil de Dieu, donc une position privilégié. Cest la façon dont nous voyons le monde maintenant. Nous pensons tous que nous avons une position privilégiée «je» vois le monde. Mais quand on est dedans, personne na de position privilégiée et par conséquent chacun est unique, mais pas unique dune manière compétitive, unique parce que cest notre nature. La question qui se pose alors est com-ment accomplir, réaliser cette totalité que nous sommes. Cest une toute nouvelle vision de lêtre humain qui en découle. Nouvelle pour la société actuelle, mais non pas nouvelle dans le monde. Cest ce que les bouddhistes zen, les maîtres zen entre autres, ont essayé de faire ouvrir les gens.aussi? Il ny a pas une seule motivation. La motivation première est que je tente de comprendre par moi-même ce qui se passe. Il est certain que si je nen-seignais pas, je nécrirais pas. Cest parce que jai toujours ce sentiment de linsuffisance de ce que je fais que je veux en faire plus. Je me demande constamment comment le faire mieux, que peut-on faire? Et cette question mamène inévitablement àune sorte deffort, une lutte pour tenter de trouver une meilleure façon de dire et je commence à écrire. Lécriture impose des limitations et de ce fait, elle nous invite à clarifier davantage. Ce livre qui vient de sortir, cest le résultat de 40 ans de méditation et de réflexion. Ce nest pas un livre facile. Ce nest certainement pas ce genre de livres sur la spiritualité qui ressemblent à des livres de recettes. Cest ça, ne pas en avoir peur. De réflexion, oui. Prenez par exemple le Iron Cow of Zen. Jai reçu beaucoup de commentaires très positifs au cours des années au sujet de ce livre. Des gens mont écrit, mont téléphoné pour me dire combien ils lavaient apprécié. Et cest dans ce livre que jentre pour la première fois dans une explo-ration de ambiguitéTout ce que je dis dans Créer la conscience est déjà présent de façon embryonnaire dans le Iron Cow. Il est le germe, Créer la conscience est le fruit. Ce qui mamène à dire quun grand nom-bre de gens qui nont pas nécessairement une pra-tique spirituelle sont conscients de la nécessité de faire face à lambiguïté. Oh oui. Et mon livre, on peut le voir comme une sorte dapologie, déloge du zen. Apologie, dans le sens quil montre la valeur de cet enseigne-ment. Cest une façon douvrir lenseignement en quelque sorte, de le faire déborder dun sentier qui serait uniquement celui de la religion. Il ny a quun seul chapitre qui traite du zen proprement dit dans mon livre, mais quiconque pratique le zen et lit mon livre avec sympathie verra quil est étayé, soutenu de toutes parts par la pratique. Il naurait jamais pu être écrit sans cette pratique, jamais. Non, ce nest pas dans le résultat, pas dans lob-jet, non. La créativité, cest ce que nous sommes nous sommes créativité. Jaime limage de la fontaine, constamment en mouvement, en per-pétuels jaillissements, moment par moment. Voyez-vous, lorsquil y a une grande lumière, il y a aussi une grande obscurité. Mais lobscurité nest pas négative. On considère toujours la lumière comme étant positive et lobscurité négative. Cela provient de notre mode habituel de penser par oppo-sitions. On peut dire que comme le silence est néces-saire au son, le son étant le silence manifesté, la vie est la mort manifestée. Il y a une autre métaphore que jutilise parfois et cest celle dune grande feuille de papier blanc. Au centre de cette feuille blanche, il y a un point noir. Quand on regarde la feuille de papier, on voit tou-jours le point noir parce quon focalise naturellement sur ce point. Le point noir est la vie, la feuille de papier la mort. Cest lorsque le focus se dissout que la feuille de papier apparaît dans sa totalité. Ce nest pas une négation, la vie et la mort ne doivent pas être vues comme étant positive ou négative, une addition ou une réduction. Il y a cette créativité en perpétuelle effervescence, un bouillonnement. Je ne crois pas quon puisse dire que cest unique. Tout enseignement spirituel véritable tient compte de cette dimension. Voyez-vous, cest mer-veilleux1 Dans le christianisme par exemple, il y a des hymnes qui me touchent beaucoup parce quils donnent la possibilité à ceux qui chantent dexprimer cet émerveillement. O Dune certaine façon, les grandes symphonies sont la culmination des processus créateurs en Occident, un peu comme les koans, entre autres, lont été pour lOrient. La musique en arrive à une approximation beaucoup plus proche de ce que fait la vie que intellectualisation ou la conceptualisation. Jai été très touché dentendre un compositeur contemporain dire que sa musique, essentiellement, permettait «dentendre lexpérience humaine de lambiguïté». Cest, dune autre façon, ce que jai tenté de faire aussi dans mon livre. Tout est un; cest là-dessus que je commence mon livre et aussi que je le termine. Jaimerais quarrivé à la fin du livre, le lecteur voie cette affirmation dune manière neuve et ait le goût de relire le livre avec cette fois la compréhension acquise par une première lecture. On ne peut comprendre vraiment ce «tout est un» sans avoir lu le livre en entier; lex-pression elle-même est tellement usée, elle a été galvaudée par un usage abusif et superficiel spéciale-ment dans ce courant du nouvel-âge des dernières décennies. Lorsque je lemploie dans les premiers chapitres, cest comme si jutilisais une expression morte, mais je souhaite quà la fin du livre, les lecteurs la voient dun oeil neuf. Pour moi cest une notion extrêmement passionnante, exaltante même. Mais il faut avoir traversé un grand nombre dexpéri-ences dambiguïté pour comprendre pourquoi je dis que toute cette notion est si exaltante. Cest ce que le livre fait une traversée de lambiguïté. |
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